À la fin de l'été, lorsque la fatigue, le vide et les inquiétudes reviennent : une invitation douce à retrouver un appui intérieur grâce à Jung
La fin du mois d’août est une étrange frontière. Les vacances ne sont pas tout à fait terminées, mais septembre se rapproche. Les journées raccourcissent imperceptiblement. Les messages professionnels recommencent à arriver. Autour de nous, on parle déjà de rentrée, de projets, de reprise.
À l’intérieur, pourtant, il peut n’y avoir aucun élan.
Il peut y avoir de la fatigue. Une impression de vide. Le sentiment de n’avoir pas vraiment récupéré. Une inquiétude diffuse devant le retour des contraintes. Parfois, les vacances ont davantage remué qu’elles n’ont reposé : changement de lieu, rythme irrégulier, retrouvailles familiales difficiles, sommeil perturbé, chaleur, pression pour « profiter ».
Après un traumatisme, les périodes de transition comme la rentrée peuvent rendre plus perceptibles l’hypervigilance, l’irritabilité, les troubles du sommeil ou les reviviscences. Ces manifestations ne témoignent pas d’une faiblesse de caractère. Elles appartiennent aux réponses possibles du stress post-traumatique. C’est une réalité physiologique et psychique, pas un manque de volonté.
Lorsque les repères extérieurs se déplacent, une vieille question peut revenir : sur quoi puis-je m’appuyer ?
C’est précisément à cette question que le concept de Carl Jung du Soi peut apporter quelque chose d’utile. Mais, à condition de ne pas en faire une injonction spirituelle de plus.
Cet article fait partie de la série Un été avec Carl Jung. Il prolonge les autres articles énumérés à la fin de celui-ci, en abordant cette fois la notion centrale de l’œuvre jungienne : le Soi.
Le Soi chez Jung : un centre plus vaste que le moi
Dans la psychologie analytique, le moi est le centre de la conscience : il dit je, prend des décisions, organise le quotidien et construit le récit que nous avons de nous-mêmes. Le Soi, en revanche, embrasse l’ensemble de la personnalité. Y compris ce que le moi ne connaît pas encore, ne comprend pas ou préférerait écarter. Les institutions jungiennes le décrivent à la fois comme le centre organisateur de la psyché et comme la totalité comprenant le conscient et l’inconscient.
Jung développe particulièrement cette idée dans Aïon, où il étudie le Soi à travers les symboles de la totalité psychique. Et aussi, dans L’Âme et le Soi, consacré au processus par lequel la personnalité se différencie et met progressivement en relation le moi, l’inconscient et le Soi. Dans Dialectique du moi et de l’inconscient, il insiste sur le dialogue nécessaire entre la conscience et ce qui lui échappe.
Le Soi ne nous demande donc pas de devenir lisse, cohérent en permanence ou délivré de toute contradiction. Il représente plutôt une dynamique de mise en relation : entre la force et la vulnérabilité, l’envie de proximité et le besoin de retrait, la part qui veut reprendre sa vie et celle qui a encore peur.
Une nuance est cependant essentielle : le Soi jungien n’est pas un concept clinique validé de régulation du système nerveux. Il appartient à une théorie psychodynamique et symbolique. On ne peut donc pas affirmer qu’« activer le Soi » traiterait un trouble de stress post-traumatique.
Son intérêt se situe ailleurs. Il offre un langage pour penser ceci : ce qui m’arrive aujourd’hui n’épuise pas la totalité de ce que je suis.
Jung, la persona, l'ombre, la dissociation : repères rapides
Pour celles et ceux qui suivent la série depuis le début, voici comment le Soi s’articule avec les concepts déjà abordés.
La persona
Cette fonction d’adaptation sociale que j’explore dans l’article La persona, ce masque social qui nous fait dire « ça va » même en vacances , peut s’y enfermer sous stress. On croit qu’il faut toujours être la personne forte, souriante, utile. Le Soi rappelle que nous sommes plus vastes que le rôle que nous jouons.
L'ombre
Ces émotions refusées et besoins interdits que j’aborde dans L’ombre, la honte et tout ce que l’été peut réveiller de nous, peuvent s’intensifier sous pression. Le Soi ne supprime pas l’ombre : il rend progressivement possible une relation moins persécutrice avec elle.
La dissociation
Que j’explore en détail dans Dissociation et été : quand une partie de nous prend le relais pour survivre, n’est pas un archétype jungien, mais elle peut coexister avec ces dynamiques. L’intégration ne consiste pas à forcer les parties dissociées à fusionner, mais à créer suffisamment de sécurité pour qu’un dialogue redevienne possible.
Traumatisme et centre intérieur : réunir sans forcer
Le traumatisme peut altérer le sentiment de continuité. Une personne peut savoir rationnellement qu’un danger appartient au passé, tout en éprouvant dans son corps l’impression que ce danger est encore présent. Elle peut se sentir tour à tour forte et impuissante, solide et effondrée, proche des autres puis soudain très loin.
Des recherches jungiennes contemporaines rapprochent cette expérience de la théorie des complexes : des ensembles de souvenirs, d’affects et de perceptions peuvent acquérir une relative autonomie après un choc. Au point d’envahir temporairement la conscience.
Dans cette perspective, retrouver un centre ne consiste pas à déterminer quelle part de vous a raison. La part qui veut reprendre le travail au plus vite n’est pas nécessairement votre « vraie » personnalité. La part qui voudrait rester au lit n’est pas davantage un échec. La peur n’est pas toute votre identité, mais elle fait partie de ce qui réclame aujourd’hui une écoute.
Le Soi pourrait être imaginé comme l’espace psychique capable de tenir ensemble ces expériences contradictoires sans se réduire à l’une d’elles. Il pourrait même se rapprocher du Self, centre d’écoute des parts, dans l’approche IFS de Richard Schwartz.
Cette vision rejoint, avec un autre vocabulaire, une idée importante des approches de régulation émotionnelle recommandées par l’OMS : nommer un état sans s’y confondre, s’ancrer dans le présent, et revenir à une action reliée à ses valeurs.
Le centre intérieur n’est donc pas forcément l’endroit où toute souffrance disparaît. C’est parfois l’endroit depuis lequel nous pouvons dire : une partie de moi est très inquiète. Et quelque chose en moi peut aussi la regarder, lui répondre et choisir le prochain pas.
La pratique CENTRE pour les jours où tout s'agite
Ce qui suit est une synthèse éditoriale, non un protocole thérapeutique validé en tant que tel. Elle associe le regard jungien à des principes d’ancrage recommandés par l’OMS, le NHS et le National Center for PTSD : orientation vers l’environnement, contact sensoriel, respiration douce et action concrète.
Constater sans expliquer
Dites simplement : quelque chose s’agite en moi. Évitez, dans un premier temps, d’en chercher la cause ou de décider si votre réaction est légitime. Constater crée déjà une petite distance entre vous et l’expérience.
Examiner l'environnement
Regardez lentement autour de vous, les yeux ouverts. Repérez trois objets, deux couleurs et une source de lumière. Indiquez mentalement la date, le lieu où vous êtes et ce que vous êtes en train de faire. Les techniques d’ancrage visent à renforcer le contact avec l’ici et maintenant lorsque des souvenirs, une panique ou une désorientation donnent l’impression que le passé revient.
Nommer avec douceur
Choisissez un ou deux mots : peur, vide, agitation, honte, fatigue, confusion. Vous n’avez pas besoin de trouver le terme parfait. Le but n’est pas d’analyser, seulement de donner une forme provisoire à ce qui était diffus.
Trouver un appui
Sentez le contact de vos pieds avec le sol, de votre dos avec le dossier, ou de vos mains sur un objet neutre. Vous pouvez tenir une tasse fraîche, un galet, un tissu, à condition que cet objet ne soit associé à aucun souvenir difficile. Le NHS recommande notamment l’attention portée à la texture, la température ou le poids d’un objet d’ancrage.
Ralentir sans forcer
Laissez votre respiration suivre son rythme. Si cela vous convient, rendez l’expiration légèrement plus longue que l’inspiration, sans retenir votre souffle. Pour certaines personnes traumatisées, se concentrer sur la respiration ou l’intérieur du corps peut augmenter l’inconfort : gardez alors les yeux ouverts et revenez à un repère extérieur.
Effectuer un choix minuscule
Demandez-vous : quelle est la prochaine action qui me respecte ? Il peut s’agir de boire un verre d’eau, fermer les réseaux sociaux, décaler une tâche, sortir cinq minutes, manger quelque chose ou noter une question pour votre prochaine séance de thérapie.
L’objectif n’est pas d’obtenir immédiatement un sentiment de paix. Il est de restaurer un peu de choix là où tout semblait automatique.
Une semaine pour retrouver des repères après les vacances
Une pratique brève et régulière est souvent plus soutenable qu’une longue séance accomplie uniquement quand tout déborde. Quelques minutes quotidiennes peuvent suffire pour exercer les compétences de gestion du stress.
Une pratique brève et régulière est souvent plus soutenable qu’une longue séance accomplie uniquement quand tout déborde. Quelques minutes quotidiennes peuvent suffire pour exercer les compétences de gestion du stress.
Lundi : faites la pratique CENTRE une fois dans un moment relativement calme pour apprendre le chemin avant d’en avoir urgemment besoin.
Mardi : choisissez un objet d’ancrage à garder dans un sac ou une poche pour créer un repère concret entre vacances et rentrée.
Mercredi : écrivez deux colonnes, ce qui m’agite et ce qui m’appuie pour ne pas laisser l’inquiétude occuper tout le paysage intérieur.
Jeudi : identifiez une persona de rentrée que vous risquez de porter (celle qui gère, celle qui ne demande rien, celle qui sourit…) pour distinguer votre rôle social de la totalité de vous-même.
Vendredi : marchez lentement en nommant cinq éléments visibles et trois sons pour revenir au présent par l’environnement plutôt que par l’introspection.
Samedi : demandez-vous « de quoi ai-je besoin pour que septembre soit habitable ? », pour transformer un idéal de performance en besoin concret.
Dimanche : choisissez trois repères fixes pour la semaine à venir (Une heure de lever approximative, un repas, un contact humain ou un temps de repos…) pour restaurer une continuité souple, sans programme militaire.
Après un été fragile, il vaut mieux installer peu de choses, mais les rendre fiables. Un petit-déjeuner régulier, une personne à qui écrire, dix minutes sans sollicitation peuvent devenir plus structurants qu’une liste entière de bonnes résolutions.
Questions fréquentes sur le Soi
Je vous partage ici les principales questions que les personnes me posent en séance au sujet du Soi. Si vous avez aussi des questions sur le sujet vous pouvez les poster en commentaire de cet article ou sur le groupe facebook des Chemins de Vies.
Retrouver son centre signifie-t-il ne plus être déclenché ?
Non. Le centre intérieur n’est pas une immunité contre les déclencheurs, la peur ou la dissociation. Il peut plutôt se manifester par une capacité progressivement plus grande à reconnaître ce qui se passe, à demander de l’aide et à choisir une réponse moins dictée par l’urgence.
Comment savoir si une pratique d'intériorité ne me convient pas ?
Arrêtez si vous vous sentez davantage absent(e), irréel(le), paralysé(e), pris(e) dans un flashback ou envahi(e) par des images traumatiques. Ouvrez les yeux, regardez autour de vous, bougez, nommez le lieu et contactez une personne sûre. Les pratiques d’intériorité doivent être adaptées lorsque la dissociation ou les symptômes post-traumatiques sont importants.
Ces exercices peuvent-ils remplacer une thérapie ?
Non. Ils peuvent apporter un appui entre deux séances ou pendant une période de transition, mais ils ne traitent pas à eux seuls un trouble de stress post-traumatique. Une souffrance persistante, des reviviscences fréquentes ou un fort retentissement sur la vie quotidienne justifient une consultation. L’article « Quelle thérapie choisir ? » vous donnera des repères concrets.
Pour les moments où l'émotion monte trop vite : un outil qui ramène au Soi
Le Kit d’urgence émotionnelle a été conçu précisément pour ces instants de la rentrée où les ressources cognitives baissent et où on ne sait plus par quel bout commencer. À l’intérieur, vous trouverez :
📒 Un guide clair, doux et concret, à garder près de vous pour retrouver des repères simples quand tout devient confus.
✒️ Des exercices courts, pensés pour les moments où ça déborde vraiment, quand vous n’avez ni l’énergie ni la disponibilité intérieure pour entrer dans quelque chose de compliqué.
🎧 Des audios guidés, pour vous laisser porter par une voix et revenir progressivement vers votre corps, votre souffle, votre environnement.
🧭 Une boussole émotionnelle, pour savoir quel outil utiliser selon l’intensité du moment : quand ça monte, quand ça déborde, quand vous vous sentez déconnecté(e), ou quand vous avez besoin de sécurité.
📩 Des messages prêts à envoyer, pour demander de l’aide même lorsque les mots ne viennent plus.
🆘 Un plan SOS à compléter à l’avance, afin de ne pas avoir à chercher quoi faire au moment où tout devient trop intense.
Tout le contenu est téléchargeable. Vous pouvez donc le garder sur votre téléphone, votre ordinateur, ou l’imprimer si vous préférez avoir une version papier à portée de main.
L’idée est simple : ne pas avoir à chercher une solution au moment où vous êtes déjà submergé(e).
Avoir, quelque part près de vous, une ressource préparée à l’avance.
Un repère.
Une présence.
Un premier geste pour revenir vers vous.
Un moi pour finir sur Soi
Peut-être que cet été ne vous a pas reposé comme vous l’espériez. Peut-être que vous arrivez à la fin du mois d’août avec moins d’énergie que les autres années. Peut-être qu’une part de vous voudrait suspendre le temps, tandis qu’une autre réclame du mouvement.
Vous n’avez pas à choisir immédiatement laquelle mérite d’être écoutée.
Le Soi, chez Jung, nous invite à ne pas réduire notre identité à l’état qui domine aujourd’hui. Vous n’êtes pas seulement votre fatigue. Vous n’êtes pas uniquement la personne efficace que septembre attend. Vous n’êtes pas davantage la blessure qui se réveille. Toutes ces expériences appartiennent à votre histoire intérieure, mais aucune ne possède à elle seule la totalité de votre être.
Retrouver un centre, ce n’est peut-être pas cesser de trembler.
C’est parfois sentir le sol tout en tremblant.
C’est reconnaître la peur sans lui abandonner toutes les décisions.
C’est rester auprès de soi, même lorsqu’on ne sait pas encore comment aller mieux.
Avec douceur et bienveillance, 💛 🌞
Solweig 💜✨