Tout ce qui remonte ne demande pas à être analysé immédiatement. Certaines parts de nous demandent seulement à être reconnues, écoutées quelques instants, puis raccompagnées avec douceur. Quand l’été ralentit le rythme extérieur, notre monde intérieur ne devient pas toujours plus calme. Une odeur de crème solaire, la lumière d’une fin d’après-midi, le silence inhabituel d’une maison, un rêve insistant ou une émotion sans nom peuvent faire remonter quelque chose que nous pensions loin derrière nous.
Carl Gustav Jung appelait imagination active une façon d’entrer en relation avec les images, les sensations et les figures qui émergent de l’inconscient, tout en restant éveillé et présent. Mais lorsqu’on a vécu un traumatisme, cette pratique demande une précaution essentielle : il ne s’agit jamais de se forcer à replonger dans le passé. Il s’agit, au contraire, de s’approcher doucement de ce qui se présente, sans perdre le chemin du retour.
Cet article est le neuvième volet de la série Un été avec Carl Jung. Il prolonge l’article sur l’ombre et la honte en proposant quelque chose de plus concret : une pratique guidée, adaptée aux personnes sensibles, pour écouter sans s’engloutir.
Pourquoi l'été peut ouvrir les portes du monde intérieur
La chaleur sur la peau. Une porte qui claque dans une maison de vacances. L’odeur du barbecue ou de la piscine. La musique d’une fête au loin. Ces éléments n’ont rien de dangereux en eux-mêmes, mais ils peuvent devenir des rappels traumatiques lorsque le cerveau et le corps les ont associés à une expérience ancienne. Les déclencheurs du stress post-traumatique peuvent être visuels, sonores, olfactifs ou corporels, et provoquer des réactions émotionnelles et physiologiques intenses, voire une impression de revivre l’événement.
Parfois, aucun souvenir précis n’apparaît. Il reste seulement une sensation étrange : une boule dans la gorge, une lourdeur, une envie de fuir, une honte soudaine, l’impression de devenir très petit(e) ou de ne plus être vraiment là.
Ce sont précisément ces moments que l’imagination active peut aider à regarder autrement. Non pour leur attribuer trop vite une signification mystérieuse, mais pour reconnaître que la psyché s’exprime aussi à travers des images, des atmosphères et des sensations.
Au lieu de demander « comment faire disparaître cette sensation ? », nous pouvons essayer, lorsque les conditions de sécurité sont réunies : si cette sensation pouvait prendre une forme, laquelle serait-elle ? Et que voudrait-elle me faire savoir aujourd’hui ?
La différence est profonde. Il ne s’agit plus de combattre une part de soi, mais de lui offrir un espace limité dans le temps où elle peut se présenter sans envahir toute la maison intérieure.
Ce que Carl Jung appelait l'imagination active
L’imagination active est souvent confondue avec le fait de rêvasser ou de visualiser un lieu paisible. Dans l’approche de Jung, elle repose sur un mouvement particulier.
D’un côté, la conscience accepte de ne pas tout diriger. Elle laisse venir une image, une ambiance, un personnage, un mot, une mélodie ou une impulsion corporelle.
De l’autre, elle ne disparaît pas. Elle reste suffisamment présente pour observer, dialoguer, exprimer un désaccord, poser une question et interrompre l’expérience quand nécessaire. L’objectif n’est pas de s’abandonner à l’inconscient, mais d’établir une relation entre le conscient et ce qui lui échappait jusque-là.
Jung a expérimenté cette méthode après sa rupture avec Freud, dans une période de grande intensité psychique. Il accueillait des séquences d’images à l’état de veille, consignait les dialogues qui se développaient, puis leur donnait une forme par l’écriture, la peinture et la calligraphie. C’est ce qui constitue le cœur du Livre rouge que je vous présente dans l’article 3 livres pour découvrir Jung en douceur.
La pratique peut prendre différentes formes : une conversation écrite avec une figure apparue dans un rêve, le dessin spontané d’une image intérieure, le prolongement d’une scène onirique, un dialogue avec une émotion personnifiée, un mouvement corporel suivi sans le chorégraphier, ou encore la création d’un objet, d’un collage, d’un court récit. L’inconscient ne parle pas uniquement avec des mots.
Une pratique prometteuse, mais pas un traitement du trauma
Je veux être honnête avec vous sur ce point, parce que c’est la ligne de ce blog : l’imagination active n’est pas un traitement validé du trouble de stress post-traumatique.
Une étude exploratoire publiée en 2024 a évalué un protocole de quatre séances d’imagination active auprès de 17 participants présentant un traumatisme complexe. Les scores rapportés se sont améliorés : baisse des symptômes post-traumatiques et dissociatifs, hausse du bien-être. Mais l’effectif était très faible, et la nature exploratoire de l’étude interdit d’en tirer des preuves comparables à celles d’essais cliniques de grande ampleur.
Ce que l’imagination active peut offrir : un outil d’observation intérieure, un support de journaling ou de création, une manière de mettre à distance une émotion en lui donnant une forme, un matériau à reprendre ensuite en thérapie, un exercice d’auto-appui lorsque la stabilité est suffisante.
Ce qu’elle ne peut pas offrir : une thérapie du trauma, une méthode pour récupérer des souvenirs, un substitut à l’EMDR ou aux thérapies cognitives centrées trauma.
Une image intérieure peut être symbolique, composite, imaginaire, liée à un souvenir réel ou construite à partir de plusieurs expériences. Son intensité ne prouve pas son exactitude historique. Il est donc préférable de l’accueillir comme une production psychique porteuse d’un ressenti, sans en faire immédiatement une vérité factuelle.
Le bénéfice le plus prudent que nous puissions chercher ici n’est pas découvrir enfin toute la vérité cachée. C’est plutôt : reconnaître ce qui est présent en moi aujourd’hui, sans devoir le nier ni m’y engloutir.
Avant de commencer : créer un cadre de sécurité
L’imagination active ne devrait jamais être utilisée comme une épreuve de courage. Le fait de s’arrêter n’est pas un échec. Le fait de ne rien voir n’est pas une résistance à vaincre. Et le fait de préférer un exercice d’ancrage est parfois la réponse la plus juste.
Voici une boussole simple pour évaluer votre état avant de commencer.
Feu vert : vous savez où vous êtes, vous vous sentez relativement stable, vous pouvez observer une émotion sans être aspiré(e) par elle. La pratique courte est possible, sur une image peu chargée.
Feu orange : grande fatigue, agitation, chaleur difficile à supporter, sommeil perturbé, sensation de flottement, envie pressante de trouver une réponse. Préférez reporter ou choisir seulement un ancrage sensoriel et une écriture factuelle.
Feu rouge : flashback, panique intense, désorientation, forte dissociation, perte de contrôle, idées suicidaires, sentiment de danger immédiat. Ne pratiquez pas. Revenez au présent et contactez un professionnel ou un service d’aide.
Évitez aussi la pratique autonome après une consommation d’alcool, au milieu d’une nuit d’insomnie, pendant un épisode de grande confusion, juste après un déclencheur majeur, ou si votre thérapeute vous a déconseillé les pratiques imaginales non accompagnées.
Avant de commencer, vérifiez que vous disposez de quatre choses concrètes : un verre d’eau, un moyen de connaître l’heure, un objet d’ancrage, et la possibilité de contacter une personne fiable.
Vous pouvez noter cette phrase quelque part :
Je ne suis pas obligé(e) d’aller au bout. Je peux ouvrir les yeux, me lever, parler, boire, sortir de la pièce ou demander de l’aide à tout moment.
La pratique guidée : dialoguer sans se perdre
Ce protocole dure environ dix à quinze minutes, fermeture comprise. Ce n’est pas une séance analytique jungienne, c’est une adaptation volontairement limitée, inspirée de l’imagination active et des principes de sécurité trauma-informés.
Choisissez un moment où vous n’avez rien d’urgent à faire juste après. Installez-vous dans un endroit frais, calme, éclairé, pas dans l’obscurité complète.
Le point de départ ne doit pas être votre souvenir le plus douloureux. Prenez plutôt une sensation légèrement chargée : une image récurrente, une humeur, un rêve récent ou un petit malaise estival que vous pouvez observer sans vous sentir déjà débordé(e).
S’ancrer au présent
Commencez par vérifier votre présence : dites à voix haute votre prénom, la date, votre âge actuel et le lieu où vous vous trouvez. Regardez trois objets autour de vous. Sentez vos pieds en contact avec le sol. Évaluez votre activation sur une échelle de 0 à 10 : pour cette pratique autonome, mieux vaut rester dans une zone basse ou modérée.
Se sécuriser dans le temps
Réglez un minuteur doux sur huit à dix minutes, et décidez à l’avance que vous vous arrêterez si votre détresse augmente nettement, si vous perdez la notion du lieu, ou si l’image devient une scène traumatique immersive.
Choisissez une porte d'entrée légère
Par exemple : quelque chose en moi se serre lorsque j’entends les bruits de fête, ou une tristesse apparaît chaque soir au moment où la lumière baisse. N’essayez pas d’en retrouver l’origine.
Laissez apparaître une forme.
Demandez-vous doucement : si cette émotion avait une forme, une couleur, une matière, une posture ou une voix, à quoi ressemblerait-elle ? Gardez les yeux ouverts ou mi-clos si cela vous aide à rester présent(e).
Décrivez ce qui apparaît.
Sa taille, la distance à laquelle elle se trouve, son mouvement, son expression, sa température, sa texture. Décrivez tout ce qui se présente sans interpréter quoi que ce soit. Un mur peut être seulement un mur, mais de quelle taille, en quelle matière…. Une enfant peut être juste une image d’enfant, mais de quel âge, est-elle souriante, dans quel environnement se trouve-t-elle…
Dialoguez avec ce qui est apparu
Posez une ou deux questions seulement : que voudrais-tu que je remarque aujourd’hui ? ou de quoi as-tu besoin pour rester à une distance supportable ?
Restez en relation, sans vous soumettre. Vous avez le droit de répondre : je t’entends, mais je ne peux pas aller plus loin aujourd’hui. Vous pouvez éloigner la figure, lui proposer un lieu d’attente. L’imagination active n’exige pas d’obéir aux images.
Fermez délibérément l'expérience quand le minuteur sonne
Dites : nous allons nous arrêter ici. Je pourrai revenir à ces notes plus tard, éventuellement avec mon thérapeute. Imaginez que vous refermez un carnet ou une porte. Ce geste ne nie pas l’expérience : il lui donne une limite.
Revenez au corps et au présent
Nommez cinq éléments visibles, quatre sensations tactiles, trois sons. Buvez de l’eau. Marchez quelques pas, lavez-vous les mains, touchez un objet frais.
Demandez-vous enfin non pas ai-je compris ?, mais suis-je suffisamment revenu(e) ici ? Si vous demeurez troublé(e), ne poursuivez pas le journaling symbolique. Choisissez une activité ordinaire et prévisible : manger quelque chose, ranger quelques objets, appeler une personne, sortir dans un environnement familier.
Un exemple de ce que cela peut donner :
Lorsque j’entends les autres rire dehors, quelque chose se ferme dans ma poitrine. Si cette fermeture avait une forme, ce serait un volet en bois. Je lui demande ce qu’il protège. Il répond : « le silence dont j’ai besoin. » Je ne cherche pas à ouvrir le volet. Je lui dis simplement : « je vais éteindre mon téléphone pendant trente minutes et rester ici au calme. » Puis je referme mon carnet.
L’intérêt ne réside pas dans la beauté de l’image, mais dans la traduction d’un état flou en un besoin concret.
Adapter la pratique à la coupure thérapeutique
Lorsque votre thérapeute est en vacances, l’imagination active ne doit pas devenir une séance de remplacement menée seul(e) avec les sujets les plus douloureux.
Pendant cette période dont je parle plus amplement dans mon article « Mon psy part en vacances », adoptez une règle simple : moins d’exploration, davantage de contenance. Travaillez uniquement avec des émotions supportables et conservez les contenus plus intenses dans un carnet d’attente. Écrivez, par exemple : quelque chose d’important est apparu. Je n’ai pas besoin de l’approfondir aujourd’hui. Je le note et je le reprendrai dans un cadre plus sûr.
Le journaling en trois colonnes peut aider à garder de la distance : dans la première, notez ce qui est apparu ; dans la deuxième, ce que vous avez ressenti dans le présent ; dans la troisième, ce dont vous avez besoin maintenant. Cette structure simple empêche de s’enfoncer dans l’interprétation au moment où les ressources sont moindres.
Pour les jours où l’émotion dépasse vos capacités de réflexion, le Kit d’urgence émotionnelle est précisément conçu pour cela. À l’intérieur, vous trouverez :
📒 Un guide clair, doux et concret, à garder près de vous pour retrouver des repères simples quand tout devient confus.
✒️ Des exercices courts, pensés pour les moments où ça déborde vraiment, quand vous n’avez ni l’énergie ni la disponibilité intérieure pour entrer dans quelque chose de compliqué.
🎧 Des audios guidés, pour vous laisser porter par une voix et revenir progressivement vers votre corps, votre souffle, votre environnement.
🧭 Une boussole émotionnelle, pour savoir quel outil utiliser selon l’intensité du moment : quand ça monte, quand ça déborde, quand vous vous sentez déconnecté(e), ou quand vous avez besoin de sécurité.
📩 Des messages prêts à envoyer, pour demander de l’aide même lorsque les mots ne viennent plus.
🆘 Un plan SOS à compléter à l’avance, afin de ne pas avoir à chercher quoi faire au moment où tout devient trop intense.
Tout le contenu est téléchargeable. Vous pouvez donc le garder sur votre téléphone, votre ordinateur, ou l’imprimer si vous préférez avoir une version papier à portée de main.
L’idée est simple : ne pas avoir à chercher une solution au moment où vous êtes déjà submergé(e).
Avoir, quelque part près de vous, une ressource préparée à l’avance.
Un repère.
Une présence.
Un premier geste pour revenir vers vous.
Le Kit est utilisable sans limite de temps. Vous pouvez y revenir aussi souvent que nécessaire, au fil des jours, des crises, des prises de conscience et de votre propre cheminement.
Son contenu est également amené à évoluer, avec des mises à jour ou de nouveaux supports auxquels vous pourrez accéder librement.
Quelques questions fréquentes sur l’imagination active de Jung
Voici quelques questions que m’ont déjà posées les personnes que j’accompagne. Si vous aussi vous avez des interrogations, ou envie de partager votre expérience, n’hésitez pas à le faire en commentaire de cet article ou sur notre groupe Facebook.
Faut-il savoir visualiser clairement ?
Non. Certaines personnes voient des scènes très précises ; d’autres perçoivent une posture, une phrase, une couleur ou une sensation corporelle. L’imagination active peut passer par l’écriture, le dessin, le modelage ou le mouvement.
Que faire si rien ne vient ?
Notez simplement : aujourd’hui, rien ne souhaite apparaître. L’absence d’image peut signifier que ce n’est pas le bon moment, ou que votre système a besoin de repos plutôt que d’exploration.
Que faire si une figure devient menaçante ?
Ouvrez les yeux, regardez la pièce, nommez la date et interrompez le dialogue. Ne négociez pas avec une image lorsque vous ne vous sentez plus libre. Si ce phénomène se répète, parlez-en à un professionnel avant de reprendre.
Est-ce la même chose que l'IFS ?
Non. L’IFS et l’imagination active peuvent toutes deux utiliser un langage de parties ou de figures intérieures, mais elles reposent sur des modèles théoriques et des cadres cliniques différents. Si tu veux en savoir plus sur l’IFS, tu peux aller lire mon article « A la découverte du Système familial Intérieur ».
Peut-on dialoguer avec une part enfant ?
Oui, une image d’enfant peut apparaître. Mais ne supposez pas immédiatement qu’elle représente un souvenir littéral. Si l’émotion devient très forte, conservez l’image pour un travail accompagné.
Et si la pratique me laisse plus mal qu'avant ?
Arrêtez les explorations imaginales, revenez à des gestes sensoriels concrets et contactez votre thérapeute ou une personne de confiance. Les articles sur les Flashbacks traumatiques et la dissociation vous donnent des repères complémentaires pour ces moments.
Un mot pour finir en douceur
L’imagination active nous rappelle quelque chose de précieux : notre monde intérieur n’est pas un problème à résoudre.
Il contient des peurs, des protections anciennes, des colères, des silences et des images qui ont parfois attendu longtemps avant de trouver un langage. Mais écouter ne signifie pas tout ouvrir. Comprendre ne signifie pas se replonger dans la douleur. Et accueillir une part de soi ne signifie pas lui abandonner toute la place.
Vous pouvez écouter quelques minutes. Vous pouvez dire : je vous crois, je vous vois, mais nous n’irons pas plus loin aujourd’hui. Vous pouvez refermer le carnet, sentir le sol sous vos pieds, regarder la lumière dans la pièce, et revenir à votre vie présente.
Peut-être est-ce cela, la forme la plus douce du dialogue intérieur : non pas descendre toujours plus profondément, mais apprendre qu’un chemin existe aussi pour remonter.
Avec toute ma bienveillance, 💜🌟
Solweig 🎀 💌