Une double lecture, jungienne et clinique, pour comprendre ces moments où l'on se sent « plus tout à fait là »
En été comme le reste de l’année, il y a des moments du quotidien qui font toujours le même effet étrange : On est là, physiquement présent(e) sur cette plage, à cette table, dans cette rue, et pourtant quelque chose ne colle pas tout à fait. Parce que ces moments-là, eux, ne prennent pas de vacances. Le monde semble légèrement irréel, comme vu à travers une vitre. Les émotions ne répondent plus vraiment. Le corps paraît lointain. On fonctionne, mais sur un mode un peu automatique, un peu absent.
Ce que j’essaie de décrire a un nom. La dissociation. Et si vous l’avez déjà vécue, vous savez à quel point elle peut être déstabilisante. Précisément parce qu’elle ressemble à quelque chose d’incompréhensible, qu’on n’arrive pas à expliquer à ceux qui ne l’ont pas connue.
Cet article est le troisième volet du pilier jungien de cette série estivale, après Jung et les complexes et 3 livres pour découvrir le trauma selon Carl Jung, je veux vous proposer ici une double lecture de ce phénomène. D’abord à travers la vision de Carl Jung, qui peut aider à donner du sens à ce qui se passe intérieurement. Puis à travers la clinique contemporaine, qui permet de distinguer la dissociation ordinaire de celle qui mérite attention et soin.
Pourquoi l'été peut « déconnecter »
On imagine souvent l’été comme une saison légère. Pour certaines personnes, il agit plutôt comme un amplificateur. Les rythmes changent, le sommeil se dérègle, les corps sont plus exposés, les événements collectifs se multiplient, les bruits montent, les odeurs se densifient. Quand l’histoire traumatique a laissé une vigilance sensorielle élevée, cette saison peut devenir moins reposante que saturante.
C’est là qu’apparaît parfois la dissociation. Non pas comme une étrangeté incompréhensible ou un caprice du système nerveux, mais comme une vieille intelligence de survie. Le psychisme, débordé, tente de réduire la charge en coupant partiellement le contact : avec l’émotion, avec le corps, avec le présent, parfois avec des morceaux de mémoire.
Le NHS le formule avec une clarté qui mérite d’être rappelée : cette « mise à distance » peut être une défense normale pendant un temps traumatique. Elle devient un problème lorsque le danger n’est plus là, mais que la personne continue à vivre comme s’il était encore présent. Ce n’est pas de la faiblesse. C’est un mécanisme appris précisément parce qu’il avait, à un moment, rendu service.
La dissociation vue par Carl Jung : « une partie de moi a pris le relais »
Dans un vocabulaire jungien accessible, on pourrait dire ceci : parfois, ce n’est pas « toute » la personne qui réagit, mais un noyau psychique chargé d’affect qui prend le dessus.
Comme je l’explique dans un précédent article cité plus haut, Carl Jung appelait complexe un ensemble d’émotions, de représentations et de souvenirs organisés autour d’un affect puissant, avec une certaine autonomie vis-à-vis du moi conscient. Cette idée n’équivaut pas à la définition psychiatrique contemporaine de la dissociation, et il est important de le dire clairement. Mais elle aide à décrire une expérience intime très parlante : une partie de moi a pris le relais pour survivre.
C’est sans doute pour cela que certaines scènes d’été nous « envahissent » si vite. Une plage bondée, une chaleur écrasante, une odeur de fumée, un feu d’artifice, une musique trop forte, une soirée où l’on se sent piégé… Tout cela peut, pour une psyché marquée par le trauma, activer un système d’alarme. L’intérêt de Jung, ici, n’est pas de médicaliser toute réaction forte. C’est d’aider à comprendre que ce qui surgit n’est pas absurde. C’est une organisation psychique qui s’active parce qu’elle a appris, jadis, à protéger.
La dissociation jungienne est donc une grille de lecture, pas un diagnostic. Elle dit : quelque chose d’autonome en moi a pris les commandes. La dissociation clinique dit : il y a une rupture dans l’intégration de la conscience, de la mémoire, de l’identité ou de la perception du corps. Les deux lectures se complètent ; elles ne se substituent pas l’une à l’autre.
Comment reconnaître une dissociation qui mérite attention
Tous les moments de flottement ou d’absence ne sont pas des dissociations cliniques. Une certaine mise à distance peut être transitoire et sans conséquence durable.
En revanche, certains tableaux méritent qu’on les prenne au sérieux. L’impression fréquente d’être hors de soi, comme observant la scène de l’extérieur. Un monde qui semble brumeux ou irréel. Des trous de mémoire, des moments dont on ne se souvient plus. Une incertitude sur ce qui s’est passé ou sur qui on est. Une anesthésie émotionnelle durable : ne plus ressentir grand-chose, même dans des situations qui devraient toucher. Des épisodes qui se répètent ou qui durent des heures, voire des jours. Un retentissement sur la vie quotidienne, le travail, le sommeil, les relations, la conduite.
Le NHS souligne aussi la fréquence des troubles associés : stress post-traumatique, anxiété, attaques de panique, dépression, insomnie. Et parfois, des pensées d’automutilation ou des idées suicidaires. Ces dernières, si elles sont présentes, nécessitent une aide immédiate, j’en parle à la fin de l’article.
En été spécifiquement, quelques signaux méritent une attention particulière : du « temps perdu » après une soirée festive sans consommation d’alcool. L’impression de fonctionner en pilote automatique pendant une journée de chaleur ou de foule. Un corps soudainement très lointain sur une plage ou dans un train bondé. Une sidération face à un feu d’artifice que l’on sait pourtant être sans danger. Un grand vide émotionnel juste après une stimulation sensorielle intense.
Si vous vous retrouvez dans ces descriptions, en particulier si elles se répètent ou s’intensifient, ce n’est pas un signe de fragilité excessive. C’est un signal que quelque chose mérite d’être accompagné.
Ce qui peut aider concrètement, pas à pas
Le premier geste n’est pas d’analyser. C’est de revenir assez au présent pour retrouver de la sécurité.
Avant un événement potentiellement difficile : se renseigner sur l’horaire et le contexte, prévoir une sortie facile, choisir sa place, emporter bouchons d’oreilles ou casque anti-bruit. Éviter l’épuisement et l’alcool quand on se sent déjà vulnérable.
Pendant un épisode : se rappeler à voix basse, ou intérieurement, je suis ici, maintenant, en sécurité. Poser les pieds au sol et sentir leur appui. Regarder et nommer cinq éléments visibles autour de soi. Tenir un objet froid ou familier dans la main. Respirer selon un rythme simple et expirer un peu plus longuement qu’on inspire. Et s’autoriser à quitter les lieux si c’est possible.
Après : se reposer, boire, réduire la stimulation, noter ce qui a aidé et ce qui a débordé. Prévenir une personne de confiance si l’épisode a été fort.
Les pratiques corporelles très douces peuvent aussi soutenir le retour au présent : respiration, attention aux appuis, micro-mouvements, routines sensorielles rassurantes. Des recherches sur la pleine conscience et le trauma montrent que le retour progressif à la conscience du corps peut aider à réguler les symptômes, à condition que cela soit dosé et jamais imposé. J’en parle plus en détail dans l’article Méditation de pleine conscience et guérison des blessures du passé.
Ce chemin de fond, la reconstruction après un traumatisme qui a appris au psychisme à se dissocier, est l’un des plus longs et des plus importants. L’article Quelle thérapie choisir pour guérir les traumatismes d’enfance ? vous donne des repères sur les approches thérapeutiques qui peuvent accompagner ce travail.
Le Kit d'urgence émotionnelle : un outil-ami pour ne plus être seul(e) face à la dissociation
Parmi les appuis que je viens de vous énumérer, il en est un que j’ai créé précisément pour ces moments où tout se déconnecte et où on ne sait plus par où commencer pour revenir à soi.
Le Kit d’urgence émotionnelle a été conçu pour les instants où l’angoisse, la honte, la panique ou le sentiment de ne plus être là prennent trop de place. Non pas pour tout effacer, mais pour vous aider à revenir à quelque chose de plus respirable, pas à pas.
À l’intérieur, vous trouverez :
📒 Un guide clair, doux et concret, à garder près de vous pour retrouver des repères simples quand tout devient confus.
✒️ Des exercices courts, pensés pour les moments où ça déborde vraiment, quand vous n’avez ni l’énergie ni la disponibilité intérieure pour entrer dans quelque chose de compliqué.
🎧 Des audios guidés, pour vous laisser porter par une voix et revenir progressivement vers votre corps, votre souffle, votre environnement.
🧭 Une boussole émotionnelle, pour savoir quel outil utiliser selon l’intensité du moment : quand ça monte, quand ça déborde, quand vous vous sentez déconnecté(e), ou quand vous avez besoin de sécurité.
📩 Des messages prêts à envoyer, pour demander de l’aide même lorsque les mots ne viennent plus.
🆘 Un plan SOS à compléter à l’avance, afin de ne pas avoir à chercher quoi faire au moment où tout devient trop intense.
Un kit de soutien qui évolue avec vous, sans limites de temps
Tout le contenu est téléchargeable. Vous pouvez donc le garder sur votre téléphone, votre ordinateur, ou l’imprimer si vous préférez avoir une version papier à portée de main.
L’idée est simple : ne pas avoir à chercher une solution au moment où vous êtes déjà submergé(e).
Avoir, quelque part près de vous, une ressource préparée à l’avance.
- Un repère.
- Une présence.
- Un premier geste pour revenir vers vous.
Le Kit est utilisable sans limite de temps. Vous pouvez y revenir aussi souvent que nécessaire, au fil des jours, des crises, des prises de conscience et de votre propre cheminement. Son contenu est également amené à évoluer, avec des mises à jour ou de nouveaux supports auxquels vous pourrez accéder librement.
Parce que dans les moments de dissociation, il ne s’agit pas de “réussir à aller bien” tout de suite.
Il s’agit parfois seulement de retrouver un fil.
- Un souffle.
- Un contact avec le présent.
- Une phrase qui rassure.
- Un geste qui ramène un peu de sécurité.
Et parfois, ce premier point d’appui suffit à faire une vraie différence.
Un mot pour finir...
Si vous vous êtes parfois dit je ne suis plus vraiment là, sans savoir tout à fait pourquoi, sachez que ce n’est pas un caprice, ni une exagération, ni un signe que quelque chose ne va décidément pas en vous.
C’est peut-être une vieille stratégie de survie qui remonte. Un noyau psychique qui s’est activé parce qu’il avait appris, jadis, que c’était la meilleure façon de tenir. Jung peut aider à lui donner un sens. La clinique peut aider à lui donner un soin.
Et les deux, ensemble, peuvent aider à revenir, doucement, progressivement, à « soi-m’aime ».
Avec douceur et bienveillance, 💜🌟
Solweig 🎀 💌