Il y a des choses qu’on porte pendant des années sans pouvoir les nommer. Pas parce qu’on ne sait pas ce qui s’est passé, mais parce que les mots qui devraient exister semblent trop grands, ou trop honteux, ou trop dangereux à prononcer. Pendant longtemps, j’ai porté cela. Ce que j’avais subi, les abus sexuels dans l’enfance commis par un religieux ami de mes parents et le silence qui s’est refermé comme une chape. La conviction profonde, installée très tôt, que quelque chose en moi avait provoqué ce qui s’était passé. Que j’étais, d’une façon ou d’une autre, coupable.
C’est ce que j’ai raconté dans mon autobiographie, Le Silence et la Honte, publiée en 2012, qui est à l’origine de ce blog. Et c’est de cela que je veux parler ici, avec toute la clarté et toute la douceur que ce sujet mérite.
Car si vous lisez cet article, c’est peut-être parce que vous portez quelque chose de similaire. Et je veux que vous sachiez, avant même de commencer : ce que vous ressentez est réel, légitime, et compréhensible. Et vous méritez de vous en libérer.
La culpabilité imposée autour des abus sexuels : une blessure dans la blessure
L’une des choses les plus difficiles à comprendre pour ceux qui n’ont pas vécu de violences sexuelles dans l’enfance, et l’une des plus douloureuses pour ceux qui les ont vécues, c’est ce sentiment de culpabilité. Ce sentiment tenace, écrasant, d’être responsable de ce qui s’est passé.
Je le décris dans mon livre avec ces mots :
Je vivais écrasée par un sentiment de culpabilité qui jamais ne m'abandonnait.
Solweig Ely - Le silence et la honte
Ce n’était pas une pensée que je choisissais. C’était une conviction profonde, gravée quelque part dans mon rapport à moi-même, et qui colorait tout.
La recherche explique ce mécanisme. Une étude québécoise portant sur 447 enfants victimes de violences sexuelles a montré que plus ils éprouvaient de la culpabilité par rapport aux abus subis, plus leur anxiété augmentait et plus leur estime d’eux-mêmes diminuait. Les victimes ont souvent l’impression d’avoir été « provocantes » ou d’être elles-mêmes responsables. Surtout, comme dans mon cas, quand l’agresseur est un proche, une figure de confiance, quelqu’un que la famille respectait.
Cette culpabilité ne vient pas de nulle part. Elle est construite, produite, imposée, parfois directement, parfois par le silence de ceux qui auraient dû protéger.
Le silence familial : quand la protection de l’enfant devient invisible
Quand j’ai osé parler, quand j’ai tenté de dire ce qui se passait, la réponse n’a pas été la protection. Mon père, qui avait surpris l’agresseur dans ma chambre, a choisi de ne rien voir. Plus tard, mes parents m’ont demandé d’étouffer ma douleur, de tordre la vérité, pour préserver l’image de la famille, pour éviter le scandale, pour protéger la réputation d’un homme d’Église.
Ce que cela m’a enseigné, enfant, c’est une leçon terrible : ma parole ne comptait pas. Ma souffrance était un problème à faire disparaître, pas une réalité à accueillir.
Une campagne gouvernementale française récente sur les violences sexuelles faites aux enfants le formule clairement : l’inconcevabilité de ces violences crée un silence qui « musèle les victimes ainsi que leurs proches ». Beaucoup d’enfants n’osent pas parler parce qu’ils croient que l’agression est de leur faute. Et parce qu’ils redoutent les conséquences pour leur famille s’ils osent dire la vérité. La peur de briser l’unité familiale, la peur de ne pas être crus, la peur d’être punis pour avoir parlé.
Des guides d’intervention spécialisés sont unanimes : le pire qu’on puisse faire face à un enfant qui révèle un abus, c’est de ne pas le croire, ou de le blâmer. Ce message implicite, tu es fautif, tu exagères, tu es responsable, s’imprime profondément. L’enfant apprend qu’il ne peut faire confiance ni à son propre sens du bien et du mal, ni aux adultes censés le protéger.
C’est précisément ce que j’explore dans l’article Le traumatisme du silence : quand personne ne voit, personne ne croit. Parce que ce silence-là, cette absence de protection, constitue souvent un traumatisme à part entière, aussi dévastateur que les violences elles-mêmes.
Les conséquences psychologiques : nommer pour comprendre, pas pour s'enfermer
Je veux parler des conséquences des abus sexuels dans l’enfance, non pas pour dresser un tableau effrayant, mais parce que les nommer aide à comprendre. Cela aide à se dire : ce que je vis a une explication. Ce n’est pas de la folie. Ce n’est pas de la faiblesse.
Le stress post-traumatique
C’est l’une des conséquences les plus fréquentes. Flashbacks, cauchemars, hypervigilance, réactions de panique face à des déclencheurs qui rappellent l’événement. Je le décris dans mon livre : lors de mon audition de police, les bruits caractéristiques de l’abbaye où je vivais ont réveillé d’un coup l’enfant terrorisée que j’avais été. Le corps n’oublie pas. Il garde les traces, comme l’explique Bessel van der Kolk, dont je parle dans l’article Bessel van der Kolk : pionnier de la guérison des traumatismes.
La honte et la culpabilité durables
Elles s’installent souvent comme une seconde peau. Non pas la honte de quelque chose qu’on a fait, mais la honte identitaire. Celle qui dit je suis fondamentalement défectueuse, indigne, souillée. J’en parle en détail dans l’article sur la blessure d’humiliation, parce que cette honte-là touche au cœur de la valeur de soi.
La dépression et le risque suicidaire
Ce sont des réalités cliniques associées aux violences sexuelles dans l’enfance. L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) le documente : les victimes présentent un risque accru de dépression et d’idéations suicidaires. Dans mon propre parcours, j’ai traversé cette « descente aux enfers » : angoisses nocturnes, envies suicidaires, jusqu’à un arrêt maladie. Ce n’était pas une dramatisation. C’était la réponse d’un système nerveux et psychique épuisé d’avoir tenu seul pendant si longtemps.
Les difficultés relationnelles
Elles sont également très fréquentes : méfiance envers les autres, difficulté à faire confiance, peur de l’intimité, isolement. Quand les premières personnes auxquelles on s’est fié ont trahi, le monde entier peut sembler potentiellement dangereux. C’est ce que j’explore dans les articles sur la blessure de trahison et la blessure d’abandon.
Les symptômes peuvent surgir longtemps après les abus. Parfois déclenchés par un changement de vie, une situation qui ressemble de près ou de loin à ce qui s’est passé. C’est ce que la recherche appelle le « traumatisme silencieux » : une blessure qui reste enfouie, puis remonte quand les conditions s’y prêtent. Je l’aborde dans l’article Pourquoi mon traumatisme refait-il surface après tant d’années ?
Ce qui aide à se reconstruire : ce que la recherche et mon expérience confirment
La guérison après des violences sexuelles dans l’enfance n’est pas un chemin droit. Mais elle est possible. Et certaines choses, la recherche et l’expérience vécue le confirment, font une vraie différence.
Être entendu(e) et crue(e)
C’est souvent le premier geste de guérison, peut-être même le plus important de tous. Je le décris dans mon livre : lors de mon audition de police, après avoir enfin raconté tout ce que j’avais subi, j’ai ressenti un soulagement immense. Le fait d’être écoutée, de sentir que ma parole avait du poids, a ôté un fardeau que je portais depuis des années.
Des recherches menées au Royaume-Uni sur les abus sexuels intrafamiliaux le confirment : les services qui écoutent, croient et respectent les victimes et leurs proches sont ceux que ces dernières valorisent le plus. À l’inverse, l’indifférence ou le scepticisme de l’entourage aggravent les symptômes plutôt que de les apaiser.
Retrouver un espace de parole
Que ce soit avec un(e) thérapeute, dans un groupe de soutien, ou à travers l’écriture, avoir un espace de parole permet de commencer à « digérer » ce qui n’avait jamais pu être nommé. La parole libère. Elle ne change pas ce qui s’est passé, mais elle change le rapport qu’on a avec ce qui s’est passé.
L’accompagnement thérapeutique spécialisé est souvent indispensable pour les traumatismes complexes d’enfance. L’EMDR, les TCC centrées trauma, l’IFS, les approches somatiques. J’en présente certaines en détail dans l’article Quelle thérapie choisir pour guérir les traumatismes d’enfance ? Ces approches ne font pas disparaître ce qui s’est passé, mais elles permettent de le retraiter. De passer de quelque chose qui gouverne le présent à quelque chose qui fait partie de l’histoire, sans définir entièrement qui on est.
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Déconstruire la culpabilité : un travail à part entière.
Comprendre, intellectuellement d’abord, puis viscéralement, que ce qui s’est passé n’était pas de votre faute. Que vous étiez un enfant. C’est l’adulte qui était responsable, pas vous. Que la honte appartient à l’agresseur, pas à la victime. Ce travail prend du temps. Il se fait souvent avec un accompagnement, rarement seul(e). Et il peut transformer quelque chose de fondamental dans le rapport à soi-même.
Des guides d’intervention spécialisés recommandent, quand un enfant révèle un abus, de lui dire clairement : tu n’as pas à te sentir responsable de ce qui s’est passé. Et tu as eu le courage de parler. Ce message vaut pour l’enfant que vous avez été, même si personne ne vous l’a dit à l’époque.
Ce que je voudrais vous dire, si vous portez ce traumatisme
Si vous avez vécu des violences sexuelles dans l’enfance, que vous en parliez pour la première fois, ou que vous les portiez depuis des années en silence, je veux vous dire quelques choses.
La honte que vous ressentez n’est pas la vôtre. Elle vous a été imposée. Par l’agresseur, par le silence de ceux qui auraient dû vous protéger, par un système familial ou social qui a préféré se protéger lui-même plutôt que de vous protéger vous. Vous n’étiez pas responsable. Peu importe ce qu’on vous a dit. Peu importe ce que vous avez cru pendant des années. Un enfant n’est jamais responsable des violences d’un adulte.
Et il n’est jamais trop tard pour chercher de l’aide. Pas pour effacer ce qui s’est passé, ça, personne ne peut le faire. Mais pour commencer à transformer le rapport que vous avez avec votre propre histoire. Pour ne plus vivre gouverné(e) par une honte qui ne vous appartient pas.
Si vous souhaitez un point de départ doux, le Journal de reconstruction : 7 jours pour se reconnecter à soi-même peut vous accompagner dans ce premier pas.
Et si vous traversez des moments d’intensité émotionnelle difficiles à gérer seul(e), j’ai conçu le Kit d’urgence émotionnelle précisément pour ces instants.
Un mot pour finir
Écrire Le Silence et la Honte a été l’un des actes les plus difficiles et les plus libérateurs de ma vie. Pas parce que cela a tout résolu. Mais parce que mettre des mots sur ce qui s’était passé, le nommer, le dire, refuser que ça reste enfoui, a changé quelque chose de profond.
Je ne sais pas où vous en êtes sur votre chemin. Peut-être au tout début ou après des années de travail sur vous-même. Peut-être dans un entre-deux difficile à nommer.
Mais je sais ceci : le silence protège les agresseurs, pas les victimes. Et chaque fois qu’une voix brise ce silence, la vôtre, la mienne, celle d’une autre personne qui ose dire, quelque chose change. Pas assez vite. Pas assez profondément. Mais quelque chose change.
Vous méritez d’être entendu(e). Vous méritez d’être cru(e). Et vous méritez de vous reconstruire, à votre rythme, avec les ressources qui sont les vôtres, entouré(e) de soutien.
Avec tout mon soutien et toute ma bienveillance, 💜✨
Solweig Ely 🎀 💌