Il y a des nouvelles qui vous arrivent et qui vous font l’effet d’un vertige. Pas parce qu’elles vous surprennent vraiment, mais parce qu’elles résonnent avec quelque chose que vous portiez depuis si longtemps, quelque chose que vous connaissiez déjà de l’intérieur.
La disparition et le meurtre de Lyhanna, onze ans, à Fleurance, dans le Gers, a été cette nouvelle pour moi.
Pas seulement parce que je vis à quelques kilomètres de là. Pas seulement parce que ma fille fréquente un établissement où le suspect mis en cause a travaillé. Mais parce que ce qui a émergé dans les jours suivants : les alertes qui n’avaient pas été suivies, les dossiers qui avaient circulé de parquet en parquet, les familles qui avaient frappé à des portes sans obtenir de réponse… Tout cela, je le connais. Je l’ai vécu. Dans ma chair d’enfant, puis dans ma peau d’adulte qui a cherché justice.
Je veux en parler ici. Pas pour instrumentaliser le deuil d’une famille. Pas pour souffler sur des braises. Mais parce que le silence, dans ces situations, est lui aussi une forme de violence. Et parce que si ma parole peut aider ne serait-ce qu’une personne à comprendre qu’elle n’est pas coupable d’avoir été abandonnée par un système qui a failli, alors il faut la dire.
Mon histoire, et ce qu'elle éclaire sur le dysfonctionnement judiciaire
Dans Le Silence et la Honte, j’ai raconté les violences sexuelles que j’ai subies dans l’enfance au sein de la communauté religieuse des Béatitudes. J’ai raconté le silence qui s’est refermé autour de tout ça. Et j’ai raconté aussi ce qui est venu après : la plainte déposée au début des années 2000, et le classement sans suite qui a suivi. Alors même que l’agresseur reconnaissait partiellement les faits et évoquait d’autres victimes.
Il faudra attendre 2007 pour qu’une liste de 68 victimes soit transmise au procureur, grâce au courage d’une tierce personne. Et encore quatre ans de plus pour qu’un procès s’ouvre. En décembre 2011, Pierre-Étienne Albert a finalement été condamné à cinq ans de prison ferme pour 38 agressions sexuelles commises entre 1985 et 2000. Cinq ans. Pour des décennies de violences. Pour des dizaines d’enfants.
Le procureur avait requis la peine maximale de dix ans. Le tribunal en a décidé autrement. Je ne suis pas là pour juger cette décision. Mais je suis là pour dire ce qu’elle a produit en moi, et en beaucoup d’autres : l’impression que le poids des vies brisées ne pesait pas assez lourd dans la balance.
Ce que Le Monde a écrit à l’époque résume bien la mécanique :
« La justice, alertée en 2000, a laissé le dossier en sommeil jusqu'en 2008. »
Le Monde - Justice - Solweig Ely 2012
Ce n’est pas une accusation inventée. C’est un fait, il fait parti de mon histoire, il a été documenté. Et c’est précisément ce fait, le dossier en sommeil, l’alerte sans suite, le temps perdu, que j’ai retrouvé dans les premières informations publiées sur le principal suspect de la mort de Lyhanna.
L'affaire Lyhanna : ma vision en tant que mère.
Je tiens à en parler avec toute la précaution qu’une affaire en cours exige. La présomption d’innocence s’applique à tout suspect non condamné. Mais, le parcours judiciaire du suspect est largement dévoilé et commenté dans la presse nationale depuis les premiers jours de la disparition de Lyhanna. On a tous découvert que son nom circulait déjà depuis des années dans les couloirs des tribunaux. Sans que cela ne perturbe celles et ceux qui ont eu connaissance des plaintes et des faits qui concernaient pourtant de toutes jeunes victimes.
Ce n’est pas une situation anormale dans l’absolu. C’est une situation que la CIIVISE, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, a documentée à grande échelle dans son rapport public de 2023 : les victimes « ne savent plus où est leur dossier », parlent d’un « parcours du combattant », et « ne sont pas assurées d’être informées de la décision du parquet ». Entre 2016 et 2022, 76 % des affaires de viols et d’agressions sexuelles sur mineurs ont été classées sans suite. Seuls 3 % des viols commis chaque année sur des enfants donnent lieu à une condamnation.
!!! Trois pour cent !!!
Je lis ce chiffre et je pense à toutes les personnes qui se sont demandées si leur plainte avait servi à quelque chose. La réponse, statistiquement, est souvent non. Et je veux dire cela clairement : non pas pour désespérer, mais pour que personne ne croie que ce soit sa faute.
Ce que je vis en tant que mère, ici, dans le Gers
Je l’écris parce que cela fait partie de mon témoignage, et parce qu’il serait malhonnête de le taire. Il y a environ deux ans, j’ai moi-même dû déposer plainte. Un surveillant d’un établissement scolaire du même secteur envoyait des messages à caractère sexuel à ma fille, qui avait douze ans. J’ai fait ce qu’on est censé faire : j’ai signalé, j’ai porté plainte. Et depuis, ce dossier s’est évaporé dans le silence. Pas de nouvelles. Pas de retour. Rien.
Je ne raconte pas cela pour aggraver la colère de qui que ce soit. Je le raconte parce que c’est exactement ce que la CIIVISE décrit : ce « parcours du combattant » où les familles ne savent plus où en est leur dossier, ne sont pas informées, et finissent par se demander si elles ont eu tort de parler.
Non. On n’a pas tort de parler. Jamais.
C’est le système qui a tort de ne pas répondre.
Ce que la recherche nomme, pour ne pas porter seul(e) ce qui appartient aux institutions
J’en parle en détail dans mon article Famille, société, religion : comment ces trois sphères peuvent aggraver un traumatisme d’enfance, mais je veux reprendre ici quelques notions qui peuvent aider à mettre des mots sur ce que beaucoup de victimes et de familles vivent.
La victimisation secondaire désigne la souffrance qui survient non pas à cause de l’acte lui-même, mais à cause de la réponse des institutions : soupçon, minimisation, lenteur, opacité, sentiment d’avoir été abandonnée. Des victimologues rappellent que ce phénomène est bien documenté et a été qualifié, dans les récits de survivants(es), de « seconde agression », tant l’expérience peut sembler comparable à une nouvelle violence.
La trahison institutionnelle, dont je parle encore plus amplement dans un précédent article, décrit ce qui se passe quand une institution censée protéger fait passer son image avant la sécurité des personnes qui dépendent d’elle. Quand elle classe sans suite parce que les preuves sont jugées insuffisantes, sans expliquer pourquoi ni informer la victime. Quand elle transfère un dossier d’un parquet à l’autre, sans que personne ne prenne en charge la personne qui attend.
Ces concepts ne sont pas là pour accabler des magistrats individuellement. La plupart font un travail difficile, sous-doté en moyens humains et techniques. Ce qu’ils permettent de faire, c’est de dissocier ce qui vous appartient de ce qui appartient au système. Quand une plainte est classée sans suite, ce n’est pas la preuve que vous aviez tort de parler. Quand un dossier se perd entre deux parquets, ce n’est pas la preuve que votre souffrance ne comptait pas. Ce sont des failles structurelles, documentées, reconnues par des instances officielles et qui méritent d’être réformées, pas intériorisées.
Le dysfonctionnement judiciaire, ce n'est pas une fatalité, mais c'est une urgence
Il n’y a rien d’inéluctable dans ce qui se passe. Les failles sont connues. Les solutions sont formulées. La CIIVISE a remis 82 recommandations, dont plusieurs portent précisément sur ce dont il est question ici : systématiser les retours du parquet aux victimes et aux familles, clarifier la chaîne du signalement, garantir l’information sur la suite donnée à une procédure.
À ce jour, aucune réponse globale du gouvernement n’a été apportée à ces recommandations. Ce n’est pas un jugement politique : c’est un fait factuel, consigné dans le suivi officiel des préconisations publié en octobre 2024.
En avril 2025, une commission d’enquête parlementaire a dressé un tableau qualifié de « gravissime » de la protection de l’enfance en France, avec 397 000 enfants concernés. Le même mois, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour ne pas avoir suffisamment protégé trois jeunes filles victimes de violences sexuelles. On ne peut honnêtement pas dire que personne ne savait.
Ce que je voudrais, ce n’est pas qu’on s’indigne après chaque drame pour oublier le suivant. Ce que je voudrais, c’est que ces chiffres, ces rapports, ces témoignages de victimes ordinaires, pas médiatisées, pas soutenues par des avocats célèbres, deviennent enfin le moteur d’une réforme profonde et durable.
Pas des boucs émissaires. Pas des annonces. Des moyens, des protocoles clairs, et une culture institutionnelle qui place la protection de l’enfant avant la protection de l’image.
Ce que j'ai envie de dire aux familles qui se reconnaissent ici
Si vous avez porté plainte et que vous n’avez pas eu de réponse, vous n’avez pas mal fait. Vous avez fait ce qu’il fallait faire.
Si vous avez relancé la gendarmerie ou le parquet et qu’on vous a répondu avec froideur ou indifférence, cette froideur ne dit rien de la légitimité de votre démarche. Elle dit quelque chose du système qui y a répondu.
Si vous avez fini par douter de vous-même, si vous vous êtes demandé si vous exagériez, si cela en valait la peine, si finalement vous n’aviez pas eu tort de parler, je veux vous dire : non. Vous n’avez pas exagéré. Cela en valait la peine. Et vous avez eu raison de parler.
La honte ne vous appartient pas. L’impunité non plus. Ces deux choses appartiennent à ceux qui ont failli : les agresseurs ET les systèmes qui les ont laissés agir trop longtemps.
Un mot pour finir
Je pense à Lyhanna. À sa famille. À ce deuil que rien ne peut combler.
Et je pense aussi à toutes les victimes qui ne sont pas dans les journaux. Celles qui ont porté plainte et n’ont jamais eu de nouvelles. Celles qui ont gardé le silence parce qu’elles avaient appris que parler ne servait à rien. Celles qui se sont reconstruites seules, sans accompagnement, sans reconnaissance.
Ce que nous devons à Lyhanna, ce n’est pas seulement l’indignation de l’instant. C’est la mémoire qui induit l’exigence que les alertes soient entendues, avant qu’il soit trop tard. C’est la conviction que chaque enfant mérite une protection réelle, pas une promesse.
Ce chantier est immense. Il est urgent. Et il ne peut pas attendre la prochaine tragédie pour être ouvert.
Avec toute ma compassion 💔
Solweig Ely 💌
Si vous avez besoin d’aide maintenant
Si un enfant est en danger ou si vous l’êtes vous-même :
🟡 119 — Allô Enfance en Danger, gratuit, 24h/24 et 7j/7
🟢 3114 — numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24h/24 et 7j/7
🟣 3919 — Violences Femmes Info, écoute anonyme et gratuite, 24h/24 et 7j/7
🔴 112 — numéro d’urgence, gratuit, 24h/24 et 7j/7
La plateforme de signalement en ligne est aussi accessible 24h/24 sur le site de la CIIVISE : ciivise.fr