Un traumatisme ne naît jamais dans un vide. Il émerge toujours quelque part : dans une famille, dans un contexte social, dans un univers de croyances et de règles. Et souvent, ce n’est pas seulement l’événement lui-même qui blesse le plus profondément. C’est ce qui se passe autour, après. Le silence que l’on exige. Le regard que l’on détourne. La honte que l’on dépose sur les épaules de celle ou celui qui aurait dû être protégé(e).
Je le sais intimement. Dans Le Silence et la Honte, j’ai raconté comment les violences sexuelles que j’ai subies dans mon enfance se sont d’abord enracinées dans une famille dysfonctionnelle, puis ont prospéré dans une société qui a refusé de voir, et ont été renforcées par une religion culpabilisante. Trois sphères. Trois couches de silence. Trois façons différentes d’aggraver ce qui aurait déjà été insupportable à porter seul.
C’est de cela que je veux parler ici. Pas pour accabler, pas pour désespérer, mais pour nommer. Parce que nommer, c’est déjà commencer à se libérer.
La famille : quand le premier cercle devient le premier danger
On imagine souvent la famille comme un refuge. L’endroit où l’on est protégé, cru, aimé inconditionnellement. Et pour certains d’entre nous, c’est effectivement ce qu’elle a été. Mais pour d’autres, et je suis de ceux-là, la famille a été le lieu même du danger. Ou pire encore : le lieu qui, après le danger, a exigé le silence.
La recherche le confirme. Les traumatismes de l’enfance naissent très souvent dans des environnements marqués par l’instabilité, la défaillance parentale, ou la violence intrafamiliale. Des études menées dans des familles en situation de précarité montrent que le stress chronique engendre un fonctionnement familial chaotique. Les relations deviennent incohérentes, empreintes de méfiance, et l’enfant se retrouve plus exposé à la violence et moins protégé face à elle.
Dans mon cas, mes parents m’ont élevée dans un milieu plutôt aisé, pourtant, les abus ont commencé là, dans la maison familiale, avec un religieux ami de mes parents. Un soir, mon père l’a surpris dans ma chambre. Il n’a rien dit. Ce silence-là… Ce silence du père, qui voit et choisit de ne pas voir, a été l’une des premières grandes trahisons. Pas seulement le silence face à l’agresseur. Le silence face à moi.
Quand j’ai finalement osé parler, mes parents m’ont accusée de mentir. Puis ils m’ont éloignée de la maison. Non pas pour me protéger, mais pour protéger leur réputation, pour étouffer le scandale qui menaçait une image soigneusement entretenue. J’ai été sacrifiée sur l’autel de la respectabilité familiale. Et cette inversion, être traitée en coupable au lieu d’être traitée en victime, a laissé une empreinte aussi profonde que les violences elles-mêmes.
Dans les familles où règnent la honte et le secret, la règle tacite est presque toujours la même : ne dis rien. Ce silence protège temporairement l’image familiale. Mais il gangrène le traumatisme. Il empêche la victime de recevoir de l’aide. Il lui dit, sans mots, qu’elle n’en mérite pas.
Les chercheurs sont formels : des réponses négatives à la divulgation d’un traumatisme augmentent significativement le risque de développer un stress post-traumatique durable. À l’inverse, quand les proches répondent avec écoute et bienveillance, cela protège. Cela aide à tenir debout. Dans mon histoire, ce soutien m’a cruellement manqué. Et j’ai mis des années à comprendre à quel point cette absence avait pesé sur ma reconstruction.
J’explore cette dynamique en profondeur dans l’article Le traumatisme du silence : quand personne ne voit, personne ne croit. Parce que le silence imposé est, en lui-même, une forme de traumatisme secondaire.
La société : quand le regard collectif retourne la honte contre la victime
Si la famille est le premier cercle, la société en est le second. Et elle peut être tout aussi blessante. Non pas par la violence directe, mais par les croyances qu’elle véhicule, les mythes qu’elle entretient, les silences qu’elle normalise.
L’un des mécanismes les plus documentés dans la recherche sur les traumatismes interpersonnels, comme les viols, la maltraitance ou l’inceste, c’est ce qu’on appelle le victim blaming : le blâme de la victime. L’idée que ce qui lui est arrivé est, d’une façon ou d’une autre, de sa faute. Qu’elle aurait pu l’éviter. Qu’elle a, peut-être, un peu cherché.
Ces croyances ne sont pas anodines. Elles circulent dans les conversations, dans les médias, dans les réactions des proches. Et très vite, elles deviennent des voix intérieures. Des voix qui répètent, longtemps après que l’agresseur a disparu : c’est ta faute. Tu as mal fait. Tu aurais dû te défendre. Tu aurais dû te taire.
Dans mon parcours, j’ai rencontré ces voix-là partout. Dans le regard de ceux qui doutaient. Dans la réponse de la justice, qui a mis des années à entendre ma plainte et à prendre les faits au sérieux. Comme je l’évoque dans l’article Blessure d’injustice : quand la victime devient accusée. Dans le silence de ceux qui savaient, ou qui auraient pu savoir, et qui ont préféré regarder ailleurs.
La stigmatisation sociale des victimes de violences sexuelles a des conséquences très concrètes sur la santé mentale. Des études menées auprès de survivants dans différents contextes culturels montrent qu’elle augmente la prévalence du stress post-traumatique, diminue les chances de rémission spontanée, et rend les symptômes plus sévères, avant et après traitement. Et elle fait quelque chose d’encore plus profond : elle détourne les victimes des ressources d’aide. Parce que demander de l’aide, quand on vous a appris que vous êtes responsable de ce qui vous est arrivé, c’est s’exposer à être jugée une fois de plus.
L’OMS estime que seulement un quart des personnes souffrant de stress post-traumatique dans les pays à revenu faible ou intermédiaire cherchent un traitement, en grande partie à cause de la stigmatisation et du manque d’information. Et même dans les pays où les ressources existent, combien de victimes se taisent parce qu’elles ont peur de ne pas être crues ?
Changer cela est une responsabilité collective. Créer des espaces de parole. Déconstruire les mythes. Apprendre à écouter sans juger. À croire sans exiger des preuves supplémentaires de la douleur.
La religion : entre ressource précieuse et instrument de contrôle
La religion est peut-être la dimension la plus complexe à aborder — parce qu’elle peut, sincèrement, être une ressource. Des études montrent que la spiritualité, lorsqu’elle s’exprime dans la gratitude, la recherche d’un sens, le sentiment d’appartenance, peut protéger contre les effets du traumatisme. Elle peut donner un cadre, une communauté, un langage pour traverser l’épreuve. Mais elle peut aussi faire l’inverse. Et dans mon histoire, c’est ce qui s’est passé.
L’homme qui m’a abusée était un religieux. Un homme d’Église, respecté, intouchable. Et quand j’ai cherché à parler, c’est ce statut-là qui a d’abord protégé, non pas moi, mais lui. Le prêtre que j’ai croisé sur mon chemin a préféré défendre l’image de l’institution plutôt que d’entendre la vérité d’une enfant. J’ai été exorcisée à quinze ans, à un moment où j’étais déjà suicidaire, parce que mon entourage religieux a préféré chercher une explication surnaturelle à ma détresse plutôt que de voir la violence très humaine qu’elle recouvrait.
Ce mécanisme a un nom dans la recherche. On parle de religious trauma, ou traumatisme religieux, pour désigner les blessures causées par des systèmes de foi qui privilégient l’autorité et la conformité au détriment de l’empathie. Dans ces systèmes, le contrôle s’exerce souvent à travers la culpabilité et la peur : la peur de la punition divine, la honte du péché, l’obéissance présentée comme une vertu absolue. Les enfants qui grandissent dans ces environnements apprennent que l’amour est conditionnel, que l’expression des émotions est dangereuse, et que la vérité, quand elle dérange, est une menace.
Des travaux sur la transmission intergénérationnelle du traumatisme religieux montrent que ces dynamiques ne s’arrêtent pas à une génération. Les enseignements fondés sur la peur de la sanction divine instillent une culpabilité et une honte qui persistent à l’âge adulte, influencent la façon d’élever ses enfants, et entretiennent des cycles de traumatisme à travers les familles. Même quand la pratique religieuse explicite a diminué.
Je ne dis pas cela pour condamner la foi en elle-même. Certaines personnes ont trouvé dans leur spiritualité une force réelle pour traverser l’épreuve, et je respecte profondément ce chemin. Ce que je pointe, c’est quelque chose de différent : les systèmes qui utilisent le langage religieux pour justifier le silence, couvrir la violence, ou retourner la honte contre ceux qui ont été blessés. Ces systèmes-là font du mal. Et ils méritent d’être nommés.
Quand les trois sphères se renforcent mutuellement
Ce qui a rendu mon parcours si complexe, c’est que ces trois dimensions ne fonctionnaient pas séparément. Elles se renforçaient l’une l’autre, formant une sorte de mur autour de moi. Un mur que je ne voyais pas vraiment en tant qu’enfant, mais dont je sentais le poids chaque fois que j’essayais de parler ou de demander de l’aide.
La famille exigeait le silence pour préserver son image. La société doutait de ma parole et me renvoyait une part de responsabilité. La religion ajoutait une couche de honte spirituelle, transformant ma douleur en faute morale. Et dans cet entrelacement, il y avait très peu de place pour une vérité simple et pourtant fondamentale : une enfant avait été abusée, et elle méritait d’être protégée.
La recherche sur les traumatismes complexes, ceux qui se produisent de façon répétée, dans des contextes de dépendance et d’impuissance, montre que ce type d’environnement, où plusieurs systèmes valident simultanément l’oppression, laisse des traces particulièrement profondes. Non seulement sur les symptômes psychiques et physiques, mais sur l’image de soi, sur la capacité à faire confiance, sur le sentiment même d’avoir le droit d’exister pleinement.
C’est ce que Bessel van der Kolk documente avec une précision saisissante, que je vous invite à découvrir dans l’article Bessel van der Kolk : pionnier de la guérison des traumatismes. Et c’est aussi ce que le Dr Gabor Maté explore quand il relie le traumatisme à la déconnexion de soi. Cette façon dont l’enfant, pour survivre dans un environnement hostile, apprend à s’effacer lui-même : Gabor Maté : une nouvelle compréhension du traumatisme.
Ce qui peut transformer ces contextes
Je ne veux pas laisser cet article sur un seul constat de la douleur. Parce que si ces trois sphères peuvent aggraver un traumatisme, elles peuvent aussi, quand elles fonctionnent autrement, soutenir la guérison.
La famille peut devenir un lieu de réparation. Pas nécessairement la famille d’origine, souvent, il s’agit de construire une famille choisie, des liens où la vérité a sa place et où la bienveillance n’est pas conditionnelle. Ce que la recherche appelle le soutien social positif est l’un des facteurs de protection les plus puissants contre les effets durables du traumatisme. Dans mon propre chemin, c’est la rencontre avec des amis empathiques, la construction de relations de confiance progressives, qui ont amorcé quelque chose de nouveau.
La société peut apprendre à écouter autrement. À croire les victimes. À déconstruire les mythes du blâme. À créer des espaces où la parole peut se poser sans être immédiatement jugée ou étouffée. Chaque fois qu’une voix brise le silence quelque chose change dans l’espace collectif. Pas assez vite. Pas assez profondément. Mais quelque chose change.
Et la spiritualité, quand elle est dégagée de l’autoritarisme et de la culpabilisation, peut retrouver sa véritable fonction : offrir un sens, une appartenance, un cadre pour traverser l’épreuve sans se perdre.
Pour celles et ceux qui sont en train de traverser tout cela, et qui cherchent des outils concrets, l’article Comment guérir d’un traumatisme de l’enfance à l’âge adulte vous propose des pistes pratiques.
Et si vous portez en vous des blessures liées à la honte, à la trahison ou à l’injustice, la série sur les blessures émotionnelles de l’enfance peut vous aider à les identifier et à commencer à les travailler.
Un mot pour terminer : le plus important
Si vous avez grandi dans un environnement où plusieurs de ces dynamiques étaient présentes, une famille qui exigeait le silence, une société qui doutait de vous, une religion qui vous culpabilisait, je veux vous dire quelque chose avec toute la clarté dont je suis capable :
Ce n’est pas vous qui êtes défectueux(se). Ce sont des systèmes qui ont failli.
La honte que vous portez ne vous appartient pas. Elle vous a été transmise, imposée, collée sur la peau par des gens qui avaient besoin de placer leur propre inconfort quelque part. Vous l’avez portée parce que vous étiez enfant, parce que vous n’aviez pas d’autre choix, parce que c’est ce que l’on fait pour survivre.
Mais vous n’avez plus à la porter seul(e).
Briser le silence, comme je l’ai fait, comme tant d’autres l’ont fait avant et après moi, c’est un acte de résistance et de résilience à la fois. C’est dire : ce qui s’est passé a existé. Ma douleur est réelle. Et je mérite d’être entendu(e).
Avec toute ma bienveillance, 💜✨
Solweig Ely 🎀 💌
Bravo pour ton témoignage. Cela a dû être difficile à dévoiler cet aspect de ta vie parce qu’effectivement, la souffrance est forte en plus de tout ce que la société et l’entourage peuvent faire porter en silence.