La trahison institutionnelle : quand la justice ou la religion (re)traumatise au lieu de protéger

La trahison institutionnelle : quand la justice ou la religion (re)traumatise au lieu de protéger

Bienvenue sur Chemins de vies ! Je suis ravie de vous accueillir dans cet espace pour se reconstruire après un traumatisme. Pour vous remercier de votre visite, je vous offre le journal de reconstruction

Il y a un type de blessure dont on parle rarement, et qui pourtant aggrave profondément les traumatismes déjà portés. Ce n’est pas la blessure de l’acte lui-même, aussi terrible soit-il. C’est la blessure de ce qui vient après. La réponse de ceux à qui on a fait confiance. La trahison institutionnelle. Le silence des institutions. La procédure judiciaire qui s’embourbe. La communauté religieuse qui ferme les yeux. Le système qui protège son image plutôt que la personne qu’il était censé protéger.

Dans mon parcours, que je raconte dans Le Silence et la Honte, j’ai connu plusieurs visages de cette réalité. L’Église qui a préféré se taire. La justice qui n’a pas entendu ma plainte pendant des années. Et cette impression tenace, ravageuse, que ma parole ne pesait rien face à l’image des institutions.

Ce que je veux faire dans cet article, c’est donner des mots à cette expérience. Mais des mots issus de la recherche, pas de la rancœur. Parce que comprendre ce qui s’est passé, le nommer avec précision, c’est déjà commencer à ne plus en porter seul(e) la responsabilité.

Ce que la recherche appelle la « retraumatisation institutionnelle »

Quand on pense à la retraumatisation, on imagine souvent un souvenir qui revient, un déclencheur sensoriel, le corps qui se remet en alerte. Mais la recherche décrit aussi autre chose, plus social, plus politique, plus silencieux.

La victimisation secondaire désigne la souffrance qui survient non pas à cause de l’acte initial, mais à cause de la réponse des institutions et des personnes qui les représentent : soupçon, minimisation, culpabilisation, procédures éprouvantes, absence de soutien, froideur, ou simple vide institutionnel. Des travaux en victimologie rappellent que ce phénomène est bien documenté, et qu’il a été qualifié par des survivants(es) de « seconde agression », tant l’expérience peut ressembler à une nouvelle violence.

La trahison institutionnelle est concept développé notamment par la chercheuse Jennifer Freyd qui décrit les torts commis par une institution envers des personnes qui dépendent d’elle ou qui ont une attente raisonnable d’être protégées. Ne pas prévenir. Ne pas répondre de façon soutenante. Faire passer l’image de l’institution avant la sécurité de ses membres. Décourager le signalement. Créer un environnement où l’appartenance devient difficile ou dangereuse.

Une idée centrale de ces travaux est particulièrement importante à retenir :

Quand un traumatisme survient dans un lieu censé être sûr, ou quand on attend d’une institution qu’elle vous protège et qu’elle ne le fait pas, l’impact est souvent plus grave. Parce qu’on ne perd pas seulement sa sécurité. On perd aussi la croyance qu’une sécurité est possible quelque part.

J’explore cette dimension en profondeur dans l’article sur la blessure d’injustice, parce que c’est précisément ce que produisent certaines réponses institutionnelles : non pas une injustice abstraite, mais une blessure réelle, identitaire, qui s’ajoute au traumatisme initial.

Quand la justice devient une seconde épreuve

Quand la justice devient une seconde épreuve

Le versant de la retraumatisation institutionnelle que je veux aborder directement, parce qu’il fait partie de mon histoire et de celle de beaucoup de survivants(es) : c’est le versant judiciaire.

Quand j’ai porté plainte, j’avais l’espoir que la justice ferait ce qu’elle était censée faire : protéger, reconnaître, nommer. Mais les années qui ont suivi ont été marquées par une lenteur épuisante, des classements, le sentiment que ma parole ne pesait pas face aux protections dont bénéficiait mon agresseur. J’en parle dans l’une de mes interviews « Après ce qui m’est arrivé, je n’ai plus confiance dans la justice de mon pays », publiée dans Enquêtes & Débats, où je raconte ce que cette expérience a produit en moi.

La recherche nomme cela avec précision. Des travaux sur la victimisation secondaire dans les procédures pénales montrent que ces procédures peuvent être vécues comme une nouvelle blessure. Avec des effets particulièrement marqués sur la confiance dans le système judiciaire et sur la croyance en un monde juste.

Pemberton et Mulder proposent une lecture encore plus profonde : la victimisation secondaire comme injustice épistémique. C’est à dire une injustice faite à la personne dans sa capacité même à être reconnue comme témoin fiable de sa propre expérience. Ne pas être cru(e), être traité(e) comme moins crédible, voir sa parole constamment mise en doute — ce n’est pas seulement blessant. Cela atteint la dignité cognitive et sociale. Cela dit, implicitement : ta vérité ne compte pas.

Cette réalité, je l’ai vécue. Et si vous aussi vous l’avez traversée, je veux vous dire : ce n’est pas votre perception qui est déformée. C’est une expérience documentée, nommée, reconnue par la recherche.

La blessure spirituelle : quand c'est la foi elle-même qui est atteinte

Quand les violences sont commises au sein d’un contexte religieux, ou quand elles sont gérées par des autorités religieuses, la recherche souligne une couche supplémentaire de souffrance. La blessure n’est pas uniquement psychologique et corporelle. Elle peut devenir spirituelle.

Une revue publiée dans PLOS ONE sur l’impact des abus sexuels commis par des membres du clergé décrit la « Spiritual Harm », le préjudice spirituel, comme un phénomène distinct, composé d’éléments spirituels, émotionnels et psychologiques. Cette même revue indique que ce préjudice est souvent aggravé lorsque, au moment de la révélation, la personne n’est pas crue ou est mal traitée. Une caractéristique qui revient de façon récurrente dans les réponses institutionnelles religieuses documentées.

Ce qui rend l’abus en contexte religieux particulièrement destructeur, selon plusieurs chercheurs, c’est l’usage de la position d’autorité sacrée, et parfois de textes théologiques, pour exiger la soumission, inverser la faute, ou faire taire. Ce n’est pas seulement le corps ou l’esprit qui est atteint. C’est aussi le rapport au sens, à la confiance, à ce qui était censé être sacré et protecteur.

Dans ma propre histoire, le religieux qui m’a abusée bénéficiait de la confiance de mes parents et de la protection implicite de l’institution ecclésiastique. Et quand j’ai cherché à parler, c’est cette même institution qui a choisi le silence. Cette expérience a produit une double blessure : l’abus lui-même, et la réponse de ceux qui auraient dû me protéger. Deux traumatismes superposés, dans un lieu qui se présentait comme un refuge.

La blessure spirituelle : quand c'est la foi elle-même qui est atteinte

Chercher une appartenance après le rejet : pourquoi c'est humain et cohérent

Il y a quelque chose que je veux nommer avec douceur dans cet article, parce que c’est une partie de mon histoire que j’aurais aimé comprendre plus tôt. Après avoir été rejetée par ma famille, après avoir perdu confiance dans l’institution religieuse qui avait failli, j’ai traversé différentes formes de recherche d’appartenance spirituelle. Des moments où me rattacher à une identité, à une communauté, à un cadre de sens semblait vital. Non pas comme une adhésion dogmatique raisonnée, mais comme un besoin humain fondamental de trouver un « nous ».

La psychologie sociale est claire là-dessus : le besoin d’appartenance n’est pas un caprice. C’est un besoin fondamental, documenté depuis des décennies. Quand une personne a été rejetée par sa famille, quand le « clan » d’origine s’est révélé dangereux ou absent, ce besoin peut devenir brûlant. Non pas pour compenser superficiellement, mais pour retrouver ce qui a manqué à l’endroit le plus vital.

La théorie de l’attachement offre un cadre complémentaire : pour de nombreuses personnes, la relation à une figure divine peut fonctionner comme une figure d’attachement, un refuge sûr, une base de sécurité. Après une enfance où les adultes n’ont pas protégé, il n’est pas rare que l’être humain cherche ailleurs un lieu d’appartenance, une structure de sens, un « nous » symbolique.

Ce mouvement est un processus sain de reconstruction. Il ne dit rien d’incohérent sur vous. Il dit que vous cherchez quelque chose de réel et de nécessaire, avec les ressources disponibles à cet instant.

Ma propre trajectoire spirituelle a évolué au fil des années vers quelque chose de très éloigné de tout dogme. Une spiritualité personnelle, sans institution, qui respecte ma propre vérité. Et des recherches montrent que cette trajectoire est l’une des formes les plus fréquentes de reconstruction après une blessure spirituelle.

Quand la théologie devient accusatrice : culpabilité, peur et coping religieux

Dans les contextes religieux où j’ai évolué, il y avait une image de Dieu qui me semblait profondément accusatrice. Un Dieu punisseur. La peur de l’enfer. Un climat moral qui ajoutait de la culpabilité à la honte que je portais déjà. Cette expérience n’était pas imaginaire, et elle a des effets psychologiques documentés.

La recherche distingue ce qu’on appelle le coping religieux positif (chercher du sens, du soutien, de la grâce) du coping religieux négatif (se sentir abandonné(e) par Dieu, perçu(e) comme puni(e), en conflit spirituel). Des méta-analyses portant sur des dizaines d’études montrent que ces deux formes de rapport au religieux sont associées respectivement à de meilleurs ou de moins bons ajustements psychologiques face au stress.

Autrement dit : quand on a traversé l’horreur, il est fréquent que le religieux devienne un lieu de conflit intérieur. Ce n’est pas un manque de foi. C’est parfois un signe que l’esprit cherche à survivre, à trouver à qui « confier » la douleur, et qu’il se heurte à des images de Dieu qui réactivent la honte, la culpabilité ou la peur plutôt que de les apaiser.

Dans cette logique, chercher une interprétation du spirituel qui diminue la culpabilité et augmente la sécurité intérieure n’est pas une trahison de la foi. C’est un mouvement psychique vers la survie.

L'institutional courage : ce que les institutions pourraient faire autrement

L'institutional courage : ce que les institutions pourraient faire autrement

Parler de trahison institutionnelle n’a pas pour but de désespérer. Cela permet de distinguer deux réalités qui se mélangent souvent dans la souffrance des survivants (es) : vous n’êtes pas trop sensible, vous avez été blessé(e), et la réponse du monde a compté.

La recherche parle aussi d’un antidote à la trahison institutionnelle : l’institutional courage, le courage institutionnel. Il désigne l’engagement d’une institution à chercher la vérité et à agir moralement, en protégeant les personnes qui dépendent d’elle, même quand cela coûte à court terme. Des données empiriques suggèrent que ce courage institutionnel est associé à de meilleurs résultats de santé pour les personnes concernées, et peut atténuer certains effets négatifs de la trahison.

Dans une communauté religieuse, cela ressemble à : écouter sans juger, protéger, signaler, reconnaître publiquement les fautes, former les responsables, mettre en place des procédures de sauvegarde.

Dans la justice, cela ressemble à : traitement digne, information claire, place réelle donnée à la parole des victimes, absence de culpabilisation, protection contre les pratiques humiliantes.

Ce n’est pas de l’utopie. C’est ce que certaines institutions commencent à mettre en place et ce vers quoi toutes devraient tendre.

Se reconstruire après une trahison institutionnelle

Ce que les institutions vous ont fait, ou n’ont pas fait, n’est pas votre faute. Leurs silences, leurs procédures, leur incapacité à vous protéger ne disent rien de votre valeur. Ils disent quelque chose de leurs propres limites, de leurs propres peurs, de leur propre préférence pour l’image plutôt que pour la vérité.

Vous avez eu raison de chercher à être entendu(e). Vous avez eu raison d’espérer être protégé(e). Et si cela n’a pas eu lieu au moment où vous en aviez le plus besoin, cette injustice-là mérite d’être reconnue, pas minimisée, pas retournée contre vous.

La reconstruction après une trahison institutionnelle est possible. Elle demande du temps, du soutien, et souvent l’aide de personnes qui savent distinguer ce qui vous appartient de ce qui ne vous appartient pas.

Vous méritez cet espace. Et vous méritez d’avancer.

Avec tout mon soutien et toute ma bienveillance, 💜✨

Solweig Ely 🎀 💌

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