Il y a une phrase que j’entends souvent, et que j’ai moi-même pensée pendant longtemps : je ne me comprends pas. Faire quelque chose que je ne voulais pas faire. Réagir d’une façon qui me surprenait. Me sentir tiraillée entre des envies contradictoires, des peurs et des élans qui n’arrivaient pas à coexister pacifiquement. Pendant des années, j’ai cru que c’était un signe que quelque chose n’allait pas en moi. Que j’étais trop compliquée, trop abîmée, trop contradictoire. C’est la rencontre avec le modèle IFS, l’Internal Family Systems, ou Système Familial Intérieur, qui a commencé à changer ce regard. Non pas parce qu’il a tout résolu d’un coup. Mais parce qu’il a proposé quelque chose de radicalement différent : une façon de me regarder sans me juger.
Qu'est-ce que l'IFS ?
L’Internal Family Systems est un modèle de psychothérapie développé dans les années 1980 par le Dr Richard Schwartz. Je vous parle plus amplement de ce grand thérapeute dans l’article Richard C. Schwartz : fondateur du modèle IFS. Ce modèle figure aujourd’hui parmi les approches dont l’efficacité est scientifiquement reconnue pour le traitement des traumatismes. Et il est de plus en plus utilisé dans les thérapies centrées sur les blessures de l’enfance.
Son point de départ est une idée simple, mais qui change tout : notre psychisme n’est pas monolithique. Nous ne sommes pas un bloc unique, cohérent, unifié. Nous sommes multiples. Nous portons en nous différentes parts, des sous-personnalités, si vous voulez, qui ont chacune leur propre façon de voir les choses, leurs propres peurs, leurs propres besoins, et leurs propres stratégies pour nous protéger.
Ce n’est pas de la pathologie. C’est de l’adaptation. Et comprendre ce système intérieur, avec curiosité plutôt qu’avec honte, est au cœur de l’approche IFS.
Les parts qui portent la douleur : les exilés
Quand un enfant traverse quelque chose de profondément douloureux, une partie de lui encaisse le choc. Elle absorbe la peur, la honte, la tristesse, la conviction que quelque chose ne va pas en lui.
En IFS, ces parties s’appellent les exilés. Ce sont les fragments vulnérables de nous-mêmes, figés dans la souffrance d’autrefois. Comme si le temps s’était arrêté pour eux à l’instant du trauma. Ils portent souvent des croyances très profondes : je ne mérite pas d’être aimé(e). C’est ma faute. Je suis mauvais(e).
Ces croyances ne sont pas des vérités. Ce sont des conclusions qu’un enfant a tirées pour donner du sens à ce qui lui arrivait, dans un monde où les adultes censés le protéger ne le protégeaient pas. Je l’explore en profondeur dans la série sur les blessures émotionnelles de l’enfance, notamment dans les articles sur la blessure de rejet, d’abandon ou d’humiliation, où l’on retrouve très clairement ces exilés qui portent une honte identitaire ancienne.
Ce qui est particulièrement douloureux avec les exilés, c’est leur double peine : ils ont d’abord subi le traumatisme. Et ensuite, pour que le reste du système puisse continuer à fonctionner, ils ont été mis à l’écart, exilés… Relégués dans un coin de l’inconscient où personne n’ira les déranger. Ils attendent là, figés, espérant peut-être qu’un jour quelqu’un viendra enfin les entendre.
Les parts qui protègent : managers et pompiers
Pour éviter que la douleur des exilés ne déborde en permanence, d’autres parts se sont organisées en véritables gardiennes. Ce sont les parts protectrices et leur intention est toujours bienveillante, même quand leurs méthodes nous posent problème.
L'IFS distingue deux grandes familles de protecteurs.
Les managers sont ceux qui travaillent en amont, en anticipant et en contrôlant. Leur mission : éviter que rien ne vienne déclencher la souffrance des exilés. On les reconnaît souvent à certains comportements devenus automatiques. Le perfectionnisme qui exige l’irréprochabilité pour qu’on ne puisse pas vous critiquer. L’hyper-vigilance qui scrute tous les signes avant-coureurs de rejet. L’auto-critique permanente qui attaque avant que l’autre ne le fasse.
Si vous vous reconnaissez dans ces descriptions, vous retrouverez peut-être des éléments familiers dans les articles sur la blessure de trahison ou d’injustice, où ces protecteurs sont souvent très actifs.
Les pompiers, eux, interviennent en urgence. Quand, malgré les efforts des managers, un exilé est déclenché et que la détresse menace de tout envahir. Les pompiers entrent en action pour éteindre l’incendie le plus vite possible, souvent par des moyens radicaux. Une colère explosive qui coupe net la tristesse. Une dissociation soudaine qui met tout à distance. Le recours compulsif à quelque chose qui anesthésie : nourriture, alcool, surmenage, comportements addictifs. Sur le moment, le pompier soulage. Mais souvent au prix de conséquences douloureuses et d’un sentiment de culpabilité qui, paradoxalement, réactive les exilés.
Ce cycle, exilés qui souffrent, protecteurs qui s’épuisent à les contenir, pompiers qui interviennent en catastrophe, est au cœur de beaucoup de souffrances que les personnes décrivent comme ne plus me comprendre, ou être en guerre contre moi-même.
Et c’est là que l’IFS propose quelque chose de libérateur : ces parts ne sont pas des ennemies. Elles n’ont pas besoin d’être éliminées. Elles ont besoin d’être entendues.
Le Self : la présence en vous qui peut tout accueillir
Au centre du modèle IFS se trouve un concept qui, la première fois qu’on le rencontre, peut sembler trop beau pour être vrai. Et pourtant, il résonne profondément pour beaucoup de personnes qui ont traversé des traumatismes.
Richard Schwartz appelle cette présence le Self : le Soi profond. Ce n’est pas une part parmi d’autres. C’est quelque chose de plus fondamental : une source de calme, de clarté et de compassion qui existe en chaque être humain, même sous les couches de blessures et de défenses.
Le Self ne juge pas. Il observe. Il comprend. Il peut être présent à la douleur des exilés sans en être submergé. Et regarder les stratégies des protecteurs avec curiosité plutôt qu’avec condamnation. Richard Schwartz le décrit à travers une série de 8 qualités : calme, clarté, compassion, curiosité, confiance, courage, créativité, connexion.
Ce qui m’a touchée dans cette idée, et que je retrouve dans ma propre expérience de reconstruction, c’est que le Self n’est pas quelque chose qu’on doit construire ou mériter. Il est déjà là. Il a toujours été là, même quand tout le reste s’effondrait. Il a simplement été recouvert, silencié, oublié sous le poids des traumatismes et des stratégies de survie.
Le travail de l’IFS, c’est de le retrouver.
Comment ça se passe concrètement en thérapie IFS
Je veux vous donner une image concrète de ce que peut être une séance, parce que l’IFS peut sembler abstrait quand on n’en a jamais entendu parler. Au début, le thérapeute aide la personne à se reconnecter à son Self, à cet espace intérieur de calme et de recul.
Si la personne arrive en séance complètement submergée par ses émotions, le thérapeute commence par créer un espace sécurisant, à travers sa propre présence posée et empathique. Peu à peu, quelque chose se stabilise.
Ensuite, on entre en dialogue avec les parts protectrices. On ne cherche pas à les forcer à disparaître. On leur demande ce dont elles ont besoin, ce qu’elles craignent, ce qu’elles essaient de protéger. Et souvent, quand elles sentent qu’elles sont entendues sans être jugées, quelque chose se détend.
C’est là que peut s’ouvrir l’accès aux parts exilées. Ces parties vulnérables qui attendaient, quelque part, que quelqu’un vienne les trouver. Le Self, ou l’adulte que l’on est devenu, va à leur rencontre. Avec compassion. Avec la capacité de leur dire ce qu’elles n’ont jamais entendu : ce n’était pas ta faute. Tu as eu le droit d’avoir peur. Je suis là maintenant.
Ce moment est souvent d’une grande intensité émotionnelle. Et il peut aussi être d’une grande libération.
Se libérer du poids du traumatisme
En IFS, on parle de décharger le fardeau : laisser aller les croyances négatives et les émotions figées que la part blessée portait depuis l’enfance. La honte. La conviction d’être indigne. La peur permanente du danger. Ces fardeaux ne lui appartiennent pas. Ils lui ont été imposés par des circonstances sur lesquelles elle n’avait aucun contrôle.
Une fois apaisés, les exilés ne sont plus des parties à tenir à l’écart. Ils peuvent se réintégrer avec leurs aspects positifs aussi : la sensibilité, la créativité, l’innocence que le traumatisme avait recouverts. Les protecteurs, eux, peuvent commencer à se reposer un peu. Ils n’ont plus à travailler aussi dur. Ainsi, ils peuvent aussi participer de manière plus positive et sereine à l’harmonie du système intérieur.
Ce que l'IFS m'a apporté et ce qu'il peut vous apporter
Quand j’ai découvert le modèle IFS, quelque chose s’est allumé en moi. Non pas parce qu’il apportait des réponses toutes faites. Mais parce qu’il propose un autre regard. Radicalement différent de celui que j’avais porté sur moi-même pendant si longtemps.
Au lieu de voir mes réactions difficiles comme des preuves que j’étais abîmée ou défectueuse, je pouvais commencer à les voir autrement : cette part essayait de me protéger. Elle a fait de son mieux avec ce qu’elle avait. Cette seule bascule, de la honte vers la compréhension, a changé quelque chose de profond.
L’IFS m’a aussi appris quelque chose d’important que je partage souvent avec les personnes qui me lisent : le traumatisme ne vous a pas cassé(e). Il a activé des systèmes de protection qui ont fait leur travail. Parfois à un coût élevé, mais avec une intention de survie réelle. Et ces systèmes peuvent évoluer. Ils peuvent apprendre à fonctionner autrement, quand ils sont entendus plutôt que combattus.
Si vous souhaitez aller plus loin dans la découverte de l’IFS, l’article Deux livres de référence pour approfondir l’IFS vous propose des ressources concrètes pour commencer.
Et si vous commenciez à explorer vos parts intérieures dès aujourd'hui ?
L’IFS peut se pratiquer en thérapie avec un(e) professionnel(le) formé(e). Et c’est souvent la voie la plus sécurisante pour les personnes qui portent des traumatismes lourds. Mais certains principes de base peuvent aussi commencer à s’intégrer dans la vie quotidienne, comme une façon différente de se regarder.
La prochaine fois qu’une réaction difficile surgit en vous, une colère soudaine, une honte intense, une envie irrésistible de fuir ou de vous effacer, essayez de vous poser une seule question, avec douceur : quelle part de moi est en train de s’activer ? Qu’est-ce qu’elle essaie de protéger ? Ce n’est pas une méthode. C’est juste un début de curiosité. Et parfois, c’est suffisant pour créer un tout petit espace différent entre vous et votre réaction.
Si vous cherchez un point de départ concret pour ce travail de reconnexion intérieure, le Journal de reconstruction : 7 jours pour se reconnecter à soi-même vous propose des exercices doux inspirés de cette approche. Pour commencer à entendre vos parts, à votre rythme, sans pression.
Si vous avez besoin d’un accompagnement pour explorer cette approche, ou juste poser des questions,
N’hésitez pas à me contacter pour prendre rendez-vous.
Un mot pour conclure
L’IFS ne vous dira jamais que vous êtes cassé(e). Il ne vous demandera jamais d’éliminer des parties de vous-même. Il vous dira quelque chose de différent, et de beaucoup plus doux : chaque part de toi a une raison d’être. Chaque réaction difficile était une tentative de te protéger. Et il existe en toi, même sous les couches les plus épaisses de blessures, une présence capable de les accueillir toutes.
Cette présence, c’est votre Self. Il n’a jamais disparu. Il attend, patient, que vous ayez les ressources pour le retrouver.
Et ce chemin-là, ce chemin vers soi-même, est peut-être l’un des plus importants qu’on puisse entreprendre.
Avec toute ma bienveillance, 💜✨
Solweig 🎀 💌