Partir devrait évoquer le repos, la douceur, le large, le possible. Pourtant, après un traumatisme, l’idée même des vacances peut serrer la poitrine. Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est pas non plus une incapacité à profiter. C’est souvent le signe qu’une partie de vous sait combien le changement peut coûter : moins de repères, plus de stimulations, davantage d’imprévu, parfois plus de proximité avec d’autres personnes, parfois plus de solitude aussi.
Si vous vous reconnaissez là-dedans, cet article n’a pas pour objectif de vous pousser à partir à tout prix. Il cherche à vous aider à partir sans vous abandonner. Car après un traumatisme, le changement de lieu ne fait pas que changer le décor. Il peut aussi désorganiser ce qui, au quotidien, aide à rester régulé : les horaires, les sons familiers, les rituels, les distances, les appuis relationnels. Quand le système nerveux reste sensible, l’inconnu, le bruit, les foules, la dépendance à d’autres personnes peuvent suffire à faire monter l’angoisse, même sans danger objectif.
Ces neuf repères ne sont pas une liste à cocher parfaitement. Ce sont des pistes à adapter à votre situation, à votre rythme, à ce que vous pouvez réellement porter en ce moment.
✧ Si la série estivale de ce blog vous accompagne depuis le début, vous reconnaîtrez l’esprit de la valise émotionnelle d’été dans beaucoup de ce qui suit. Cet article en est le prolongement le plus pratique : il descend au niveau du départ lui-même, du trajet, du séjour concret. ✧
Premier repère : renoncer aux vacances idéales
La première fidélité à vous-même consiste peut-être à renoncer à l’image des « belles vacances ». Ce qui apaise quelqu’un peut vous surcharger : festival, maison pleine, route de nuit, plage bondée, séjour improvisé, destination choisie parce que tout le monde y va.
Après un traumatisme, le bon voyage n’est pas forcément le plus excitant. C’est souvent le plus respirable. Chercher une forme de sécurité subjective n’est pas un caprice. C’est une base, sans laquelle aucun repos réel n’est possible.
Posez-vous une seule question avant de réserver quoi que ce soit : est-ce que ce projet résonne avec suffisamment de joie et de sérénité pour moi ?
Deuxième repère : choisir une destination pour votre système nerveux, pas pour l'algorithme
Les agences de voyages recommandent toujours de préparer son départ et de consulter les conseils par pays avant toute réservation. Sur le plan psychique, ce même travail de préparation permet aussi de mesurer votre marge de sécurité intérieure et de repérer à l’avance les points de friction potentiels, plutôt que de les découvrir sur place.
Alors, avant de réserver, posez-vous des questions très simples et très concrètes. Quel degré de bruit vais-je rencontrer ? Quelle densité de monde ? Quelle dépendance au groupe ? Quelle possibilité de me retirer si j’en ai besoin ? Quelles odeurs, chaleurs, lumières, transports ou contextes culturels risquent de m’envahir ?
Troisième repère : préparer le trajet comme une séquence sensible à part entière
Souvent, ce n’est pas la destination qui déborde en premier. C’est le trajet. Gare, aéroport, attentes, bruit, annonces sonores, promiscuité, contrôles, retards, changements de dernière minute. Cela représente une charge sensorielle et relationnelle très importante, surtout pour un système déjà vigilant.
Prévoyez ce moment comme une séquence à part entière. Plus vous le rendez prévisible, plus vous abaissez la charge globale. Cela peut vouloir dire partir plus tôt pour éviter la précipitation, réduire les correspondances, réserver une place précise, connaître à l’avance les temps d’attente. Mais aussi, garder de l’eau, un encas, un chargeur et vos documents à portée de main, sans avoir à fouiller dans un sac à dos au fond d’un couloir bondé.
Quatrième repère : constituer une vraie valise sensorielle
Certaines personnes préparent une trousse à pharmacie. Après un traumatisme, on peut aussi préparer une petite trousse d’ancrage, discrète, légère, mais précieuse.
Bouchons d’oreille ou casque anti-bruit. Un vêtement rassurant à toucher. Une odeur familière et apaisante comme une huile, un savon, le pull de quelqu’un de cher. Une musique ou un objet qui sait nous ramener ici et maintenant. Une phrase écrite sur un papier à relire quand l’angoisse monte. Les coordonnées de votre personne ressource, déjà enregistrées.
Tout ce qui rappelle le présent et soutient le corps peut compter. Les recommandations cliniques sur les rappels traumatiques insistent précisément sur cette anticipation des déclencheurs sensoriels (sons, odeurs, lumières, contextes) et sur la valeur de disposer d’alternatives concrètes avant d’en avoir besoin.
Le Kit d’urgence émotionnelle peut lui aussi faire partie de cette valise sensorielle avec des audios guidés et des exercices courts à portée de main pour les moments où tout monte trop vite. Je vous le détaille à la fin de cet article.
Cinquième repère : garder une routine minimale
Les vacances n’exigent pas de tout lâcher. Pour un système fragilisé, conserver quelques points fixes aide souvent davantage que « décrocher complètement ».
Une heure de lever approximativement stable. Un petit-déjeuner reconnu. Un temps de pause seul dans la journée. Un rituel du soir. Un contact régulier avec une personne de confiance. Cela peut sembler minuscule, mais c’est souvent ce qui évite l’impression de se dissoudre.
Les sources cliniques rappellent que le sommeil, la concentration et le sentiment de sécurité sont fréquemment touchés après un traumatisme. Protéger quelques repères, même imparfaits, est donc particulièrement pertinent, surtout dans un environnement nouveau.
Sixième repère : parler avant que ça n'explose
Si vous partez avec des proches, dites quelque chose avant le départ. Pas nécessairement toute votre histoire. Mais au moins quelques éléments simples : ce qui vous stresse, ce qui vous aide, ce qu’il vaut mieux éviter, la façon dont vous souhaitez être rejoint si l’angoisse monte. Par exemple :
« J’ai parfois besoin de m’isoler vingt minutes sans que ça signifie quoi que ce soit. Si tu vois que je me referme, la meilleure chose est de me demander doucement si j’ai besoin d’air, pas de me proposer d’aller quelque part de plus animé. »
Ce type de phrase, dite avant, change radicalement l’expérience sur place. Elle évite les malentendus, les maladresses involontaires, et la fatigue de devoir tout gérer seul(e) dans l’urgence.
Huitième repère : distinguer l'angoisse anticipée du vrai signal d'alarme
Tout malaise avant un départ ne signifie pas qu’il faut annuler. Mais tout malaise ne doit pas non plus être ignoré ou écrasé.
Posez-vous cette question avec honnêteté : est-ce une montée d’angoisse connue, qui baisse quand je me recentre et que je respire ? Ou bien mon corps me dit-il clairement que ce projet dépasse mes ressources actuelles ?
Si, malgré la préparation, le repos, la respiration et le soutien, vous vous sentez de plus en plus désorganisé(e), sidéré(e), dissocié(e) ou en insécurité profonde, adapter le séjour ou renoncer peut être un choix de protection, pas un recul. Si les symptômes s’aggravent et que vous ne savez plus très bien comment tenir, c’est le moment de chercher du soutien auprès d’un(e) professionnel(le), du Cn2r, de France Victimes, ou du 3114 si la détresse devient trop lourde.
✧ Vous pouvez aussi me contacter si vous souhaiter une écoute bienveillante. Pour cela, il suffit de m’écrire ou de prendre rendez-vous via le formulaire de contact de Chemins de Vies. ✧
Neuvième repère : vous autoriser un voyage à votre taille
Parfois, voyager sans se trahir signifie rester près de chez soi ou partir moins longtemps. Ce peut-être aussi louer un lieu calme au lieu de rejoindre la famille. Ou prévoir un jour de récupération avant le départ et un autre après le retour.
Le vrai critère n’est pas : est-ce que je fais comme les autres ? Le vrai critère est : est-ce que ce projet respecte suffisamment mon intégrité ? Vous n’avez rien à prouver à l’été. La reconstruction n’obéit pas au calendrier des congés.
Quand l'angoisse monte sur place
Revenez au plus concret. Regardez autour de vous et nommez mentalement trois choses visibles. Posez les pieds au sol et sentez leur appui. Ralentissez l’expiration, plus longue que l’inspiration. Rappelez-vous à voix basse : je suis ici, maintenant. Ce moment est inconfortable, mais il est temporaire.
L’article sur les Flashbacks traumatiques vous donne des repères complémentaires pour ces moments où le passé remonte, même loin de chez soi.
Un tableau pratique pour la préparation d'un été de traumatisé
Voici une synthèse concrète des stratégies utiles, avant et pendant le séjour :
Trajet long, gare ou aéroport
Avant : réserver tôt, limiter les correspondances, préparer documents, chargeur, eau et encas, repérer les zones calmes.
Sur place : se retirer quelques minutes, respirer lentement, appeler un proche si besoin, revenir au présent par les cinq sens.
Bruit, foule, lumières, odeurs
Avant : prévoir casque ou bouchons, choisir des horaires plus calmes, vérifier le programme des événements.
Sur place : nommer le déclencheur, rappeler « je suis en sécurité », s’éloigner sans culpabiliser.
Hébergement partagé
Avant : clarifier le besoin d’intimité, de chambre fermable, de temps seul.
Sur place : dire explicitement « j’ai besoin de vingt minutes seul(e) », sortir marcher, s’isoler dans un espace calme.
Soirée qui déborde ou fatigue accumulée
Avant : protéger le sommeil, éviter de remplir tout le planning.
Sur place : raccourcir, rentrer plus tôt, annuler le lendemain matin si nécessaire.
Montée d'angoisse nocturne
Avant : préparer un rituel du soir, un objet rassurant, une lumière douce, une phrase d’ancrage.
Sur place : revenir au corps, aux cinq sens, boire, respirer, contacter un soutien si besoin.
Détresse marquée ou crise
Avant : lister les contacts utiles et les numéros d’aide, repérer les soins disponibles.
Sur place : contacter un proche, le 3114 en cas de détresse, les urgences si nécessaire.
Pour les proches qui voyagent avec une personne traumatisée cet été
La règle d’or est simple : ne pas ajouter de pression à la pression. Évitez les phrases comme fais un effort, essaie d’en profiter, tu gâches tout. Préférez : veux-tu qu’on s’éloigne ?, de quoi as-tu besoin là, maintenant ?, on peut adapter.
Demandez. Rassurez sur la sécurité présente. Aidez la personne à se réorienter dans le moment actuel, sans la forcer à se justifier, sans la pousser à fonctionner comme si rien n’avait eu lieu.
Un dernier mot avant de partir
Vous avez le droit de partir. Vous avez le droit d’adapter. Vous avez le droit de revenir plus tôt. Et vous avez le droit de ne pas partir du tout.
Parfois, la vraie liberté commence le jour où l’on cesse de confondre vacances et performance. Où l’on comprend qu’un après-midi tranquille dans un jardin vaut toutes les destinations si elle respecte ce dont le corps a besoin.
Si cet article vous accompagne, vous pouvez le garder comme checklist avant votre départ, l’envoyer à une personne de confiance qui voyage avec vous, ou revenir le relire au moment de préparer votre séjour. Et si l’angoisse devient trop lourde à porter seul(e), demander de l’aide reste une preuve de fidélité à soi, pas un échec.
Avec toute ma bienveillance, 🌻 🌞
Solweig 💌 💜
Le Kit d'urgence émotionnelle : à glisser absolument dans la valise
Parmi les appuis dont je vous parle dans cet article, il en est un que j’ai créé précisément pour ces moments où tout monte trop vite et où on ne sait plus par où commencer.
Le Kit d’urgence émotionnelle a été conçu pour les instants où l’angoisse, la honte, la panique ou le sentiment de ne plus être là prennent trop de place. Non pas pour tout effacer, mais pour vous aider à revenir à quelque chose de plus respirable, pas à pas.
À l’intérieur, vous trouverez :
📒 un guide doux et concret à garder près de vous,
✍🏽 des exercices courts pour les moments où ça déborde vraiment,
🎧 des audios guidés pour vous laisser porter sans avoir à penser à quoi faire,
🧭 une boussole simple pour savoir quoi essayer selon l’intensité du moment,
📩 des messages prêts à envoyer si vous avez besoin d’aide sans trouver les mots,
🆘 et un plan SOS à compléter à l’avance pour ne pas avoir à chercher quand ça ne va pas.
C’est exactement le genre d’outil qu’on ne devrait pas avoir à chercher dans l’urgence. Mieux vaut l’avoir déjà dans sa valise, avant de partir.