Quand l’institution ajoute de l’injustice aux sévices
De victime à mère : témoignage d’un parcours judiciaire « normal » en France
Par Solweig Ely — autrice de « Le Silence et la Honte » — chemins-de-vies.fr
Le 29 mai 2026, Lyhanna, 11 ans, disparaissait à Fleurance, dans le Gers, à quelques kilomètres de chez moi. Très vite, la presse a révélé que le principal suspect était visé par une plainte pour viols sur mineure déposée en août 2025. Il n’avait jamais été entendu. En lisant ça, je n’ai pas été surprise. J’ai été brisée. Parce que je connais ce scénario depuis l’intérieur. Deux fois. En tant que victime enfant. Et en tant que mère.
Premier acte : une enfant, une plainte, un aveu. Et dix ans de silence.
J’ai été victime de violences sexuelles dans mon enfance. Devenue jeune adulte, quand j’ai déposé plainte, la justice a mis en mouvement sa machinerie. La juge a entendu mon agresseur. Il a partiellement avoué les faits me concernant. Il a remis une liste d’une dizaine de noms d’autres enfants victimes. Et la juge a décidé de clore le dossier.
Je l’ai appris dix ans plus tard, lorsque mon agresseur a fait des aveux publics dans les médias. C’est ainsi, par la presse, pas par la justice, que j’ai découvert que ma parole avait bien été entendue. Qu’il avait avoué. Que le dossier avait existé quelques temps, pour être refermé sans jugement.
Pendant dix ans, j’ai cru que ma parole n’était pas audible. Que je ne serais jamais crue. Je me suis reconstruite comme on avance sans carte, sans boussole, sans savoir si ce que j’avais vécu avait seulement laissé une trace officielle quelque part. La justice avait un aveu entre les mains. Elle n’avait pas jugé utile de me le dire.
Ce n’est pas une négligence. C’est une façon de fonctionner.
Deuxième acte : la même victime, devenue mère, devient « dangereuse ».
Quelques années plus tard, alors que j’élevais ma fille, la Protection Judiciaire de la Jeunesse d’Auch s’est invitée dans notre vie. Une éducatrice, en se basant sur mon « passé difficile », celui-là même que la justice avait mis des années à valider, a estimé que j’étais devenue un danger pour mon propre enfant. Trop « étouffante », disaient-ils. Le traumatisme que le système avait laissé se cicatriser seul pendant dix ans devenait soudainement une preuve de mon inaptitude à être mère.
J’ai failli perdre ma fille. J’ai failli voir appliquer à mon enfant exactement ce que j’avais vécu : une décision institutionnelle prise sur la base d’un rapport, sans enquête véritable, sans réelle connaissance de notre vie. C’est grâce à l’intervention de Maître Christine Cerrada, avocate référente de l’association L’Enfance au cœur, qui m’a orientée vers Maître Franz Achache, que j’ai évité ce placement. De justesse.
Ce que ces avocats voient chaque jour dans leurs dossiers, c’est ce que j’ai failli vivre : une justice capable de mobiliser des ressources considérables pour retirer un enfant à un parent protecteur sur la foi d’un rapport social approximatif. Tandis que cette même justice laisse des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs dormir pendant des mois sans qu’une seule audition ait lieu. Selon les chiffres les plus récents, plus de 402 000 enfants étaient sous mesure de l’ASE fin 2024, un chiffre en hausse constante depuis vingt ans. Quand dans le même temps, 72 % des affaires de viol sur mineur sont classées sans poursuites.
La question s’impose d’elle-même : où est l’urgence, pour cette justice ? Pas là où elle devrait être.
Troisième acte : ma fille, un surveillant, une enquête « en cours ». Silence.
Il y a deux ans, le collège Maréchal Lannes de Lectoure où est scolarisé ma fille m’a prévenue : un surveillant lui envoyait des messages à caractère sexuel. L’établissement a agi immédiatement et correctement : il a renvoyé l’homme. J’ai déposé plainte. La gendarmerie de Fleurance m’a indiqué qu’il y avait d’autres victimes identifiées et qu’une enquête était en cours.
Depuis : plus rien. Aucune nouvelle. Aucun retour. Aucune information sur l’état de la procédure. Je ne sais pas si cet homme exerce aujourd’hui dans un autre établissement scolaire. Je ne sais pas si d’autres enfants sont en contact avec lui en ce moment même. Et je suis dans l’impossibilité absolue de le savoir, parce que personne ne me doit, semble-t-il, la moindre information.
Je suis donc, aujourd’hui, exactement dans la même position qu’il y a vingt-cinq ans : celle de quelqu’un qui a parlé, qui a fait ce qu’il fallait faire, et qui attend. Sans savoir.
Ce n’est pas un dysfonctionnement du système judiciaire. Ce sont des chiffres.
Je ne suis pas une exception. Les données officielles le confirment. La CIIVISE, dans son rapport de novembre 2023, établit que 72 % des affaires de viol sur mineur classées par les parquets l’ont été sans poursuites entre 2016 et 2022. Que seulement 3 % des agressions sexuelles sur enfants aboutissent à une condamnation. Que 81 % des victimes ne portent jamais plainte.
En avril 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour ne pas avoir protégé efficacement des mineures victimes de violences sexuelles. La même année, une commission d’enquête parlementaire adoptée à l’unanimité a dressé un constat alarmant sur la protection de l’enfance et formulé 92 recommandations. La CIIVISE en avait formulé 82 l’année précédente.
174 recommandations. Des condamnations européennes. Des rapports parlementaires unanimes. Et une plainte qui dort dix mois dans un tiroir pendant qu’un homme en liberté croise des enfants.
Quand les politiques parlent de « moyens insuffisants », j’entends cette explication avec d’autant moins de conviction que j’ai vu, de l’autre côté, la rapidité avec laquelle ce même système peut se mobiliser pour instruire un dossier de placement sur la base d’un rapport social, convoquer des expertises, organiser des audiences, et menacer une mère de lui retirer son enfant. Les moyens existent. La question est de savoir où ils sont déployés.
Lyhanna. Ce que le silence cumulatif tue.
Une plainte avait été déposée contre le suspect de sa disparition en août 2025. Neuf mois plus tard, il n’avait toujours pas été entendu. Je ne peux pas affirmer avec certitude qu’une audition en temps utile aurait changé ce qui s’est passé le 29 mai 2026. Mais je peux affirmer ceci : laisser une plainte pour violences sexuelles sur mineure sans suite pendant neuf mois, c’est choisir de ne pas savoir. Et ne pas savoir, ça a un coût. Ce coût a un visage. Il s’appelait Lyhanna.
Les responsables politiques ont employé le mot « dysfonctionnement ». Ce mot est trop confortable. Un dysfonctionnement s’écarte de la norme. Ce qui s’est passé dans l’affaire Lyhanna, les chiffres que je viens de citer le montrent : c’est la norme. C’est le résultat prévisible, documenté, d’un système dont personne, ni les commissions, ni le Parlement, ni la Cour européenne, ne peut prétendre qu’il fonctionnait.
Je parle pour moi. Et pour tous ceux qui n’ont plus la force de parler.
Je ne suis pas juriste, ni militante professionnelle. Je suis une femme qui a traversé ce système trois fois : comme enfant dont la plainte a abouti à un aveu tu pendant dix ans ; comme mère que cette même justice a failli déclarer dangereuse pour son propre enfant ; comme mère dont la plainte attend encore, deux ans plus tard, une réponse qui ne vient pas.
Mais je ne parle pas seulement en mon nom. Je parle, en toute humilité, au nom de tous ceux que ce système a brisés en silence.
Je parle pour les parents qui ont subi le placement abusif de leur enfant, arraché sur la foi d’un rapport social que personne n’a vraiment vérifié. Pour ceux qui ont porté plainte contre l’agresseur de leur enfant et n’ont plus jamais eu de nouvelles. Pour ceux qui ont vu cet agresseur libéré, reclasssé, visible à nouveau, jusqu’à la prochaine victime. Pour ceux qui ont perdu leur enfant : tué, ou suicidé, après que les signaux envoyés à l’institution n’ont rien déclenché.
Ils témoignent, aujourd’hui, de plus en plus nombreux. Sur les réseaux, dans les associations, devant les commissions parlementaires. Ils disent tous la même chose : ce système ne nous aide pas à protéger nos enfants. Il nous empêche parfois de le faire.
Ce que je demande n’est pas révolutionnaire. Que les plaintes impliquant des enfants soient traitées dans des délais à la mesure du danger. Que les familles soient informées de l’état des procédures qui les concernent. Que les 174 recommandations déjà écrites soient enfin appliquées. Que la mort de Lyhanna ne referme pas, comme tant d’autres avant elle, le même cycle : l’émotion, les déclarations, l’enquête administrative, l’oubli.
Mon parcours judiciaire n’a rien d’exceptionnel. Celui de ma fille non plus. Parents, enfants, nous sommes si nombreux à le raconter aujourd’hui. Et, c’est précisément ça le problème !