Il existe une douleur que beaucoup portent sans toujours pouvoir la nommer. Pas la douleur d’un événement précis, mais celle d’une absence. L’absence de quelqu’un qui aurait dû venir et qui n’est pas venu. Ou qui est venu, mais pas vraiment. La blessure d’abandon a ce visage-là : discret, souvent invisible, et pourtant profondément structurant.
Si vous vous êtes déjà senti(e) seul(e) dans une pièce pleine de monde. Si vous avez appris à ne rien demander pour ne pas déranger. Si la peur d’être quitté(e) colore vos relations au point de vous épuiser. Alors peut-être que quelque chose dans ces lignes vous parlera.
La blessure d'abandon : comprendre sans s'enfermer
La blessure d’abandon, telle que Lise Bourbeau la décrit dans son livre Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même, naît d’un manque de soutien ou de protection au moment où l’on était le plus vulnérable. Ce n’est pas seulement la solitude. C’est cette impression intime, viscérale, que quand on a besoin de quelqu’un… personne ne vient. Ou personne ne vient vraiment.
Avant d’aller plus loin, je veux poser quelque chose d’important : comme toutes les notions de « blessures émotionnelles », celle-ci n’est pas un diagnostic. C’est une grille de lecture, un miroir utile, à condition de ne pas en faire une étiquette figée sur vous. Vous êtes bien plus que vos blessures.
Du côté de la recherche en psychologie, on retrouve une réalité proche, formulée différemment. La négligence émotionnelle correspond à des actes d’omission : ne pas répondre, ne pas soutenir, ne pas protéger, ne pas valider. Et ce qui est souvent méconnu, c’est qu’elle peut être non intentionnelle : des parents peuvent négliger émotionnellement un enfant sans s’en rendre compte, sans mauvaise volonté. Ce qui ne rend pas la blessure moins réelle pour celui ou celle qui l’a vécue.
Car la blessure d’abandon n’est pas seulement un souvenir. C’est un apprentissage du monde : peut-on compter sur les autres pour me protéger ? Et quand la réponse a été « non » de façon répétée dans l’enfance, cette question continue de résonner, parfois pendant des décennies.
Quand l'absence de protection devient un message intérieur
Il y a des formes d’abandon que l’on ne voit pas venir. Ce ne sont pas nécessairement des parents qui partent, des familles qui se séparent. Ce sont parfois des adultes qui regardent ailleurs. Des figures censées protéger et qui ne protègent pas.
Je le raconte moi-même dans Le Silence et la Honte : la douleur de l’abandon ne venait pas seulement de ce que j’avais subi, mais de l’absence de protection de ceux qui auraient dû me l’offrir. Ce sentiment de « verrouillage intérieur », cette certitude que la sécurité n’existe pas. C’est cela, le cœur de la blessure d’abandon. Et c’est cela qui laisse la marque la plus durable.
Lorsque cette absence se répète, comme des silences au moment où l’on avait le plus besoin d’être entendu(e), l’esprit de l’enfant peut enregistrer une conclusion terrible : je ne compte pas. Cette conclusion n’est pas rationnelle. Elle est une stratégie de survie construite par un enfant qui essaie de donner du sens à un monde où il ne se sent pas en sécurité.
Et la recherche est claire sur les conséquences : les formes de maltraitance vécues durant l’enfance, y compris la négligence émotionnelle, sont associées à de nombreuses difficultés à l’âge adulte : dépression, anxiété, troubles de la personnalité, et parfois idées noires. Ce n’est pas pour faire peur. C’est pour rappeler avec force : non, vous n’exagérez pas. Ce que vous portez est réel, et il est légitime de chercher à en prendre soin.
Ce que la science dit du lien et de son absence
Quand on parle de blessure d’abandon, on parle inévitablement d’attachement. Cette façon dont notre système affectif apprend, dès la petite enfance, à chercher du réconfort, à faire confiance, à réguler la peur. Et, les recherches sont très claires à ce sujet : l’insécurité d’attachement est significativement associée à la dépression, à la solitude, et aux difficultés de régulation émotionnelle.
Ce que cela signifie concrètement pour vous, si vous portez cette blessure : votre système nerveux peut être devenu hyper-sensible à tout ce qui ressemble à un abandon. Un message sans réponse. Un silence inattendu. Un changement de ton. Une date importante que l’autre a oubliée. Ces signaux peuvent déclencher une détresse qui semble disproportionnée à la situation présente, parce qu’en réalité, elle parle aussi d’une situation passée.
Bessel van der Kolk l’explique magnifiquement : le corps garde le souvenir du trauma, même quand l’esprit a avancé. Je vous invite à explorer cette idée dans l’article Le corps n’oublie rien, et à découvrir comment Gabor Maté, lui aussi, relie la blessure d’abandon à la déconnexion de soi dans l’article Gabor Maté : une nouvelle compréhension du traumatisme.
Comment la blessure d'abandon se rejoue à l'âge adulte
La blessure d’abandon n’a pas un seul visage. Elle peut être bruyante : panique, besoin intense de l’autre, colère. Ou alors silencieuse : retrait, fermeture, « je n’ai besoin de personne ». Souvent, elle alterne entre les deux. Voici certaines formes qu’elle peut prendre, non pas comme une liste pour se « diagnostiquer », mais comme des pistes de reconnaissance, offertes avec toute la douceur qui s’impose.
Du côté des émotions et des ressentis
🪻 Une anxiété de séparation : la sensation que l’autre va partir, même sans preuve
🪻 Un vide intérieur, comme un sol qui se dérobe sous les pieds
🪻 Une tristesse profonde, parfois disproportionnée à ce qui se passe — parce qu’elle réveille quelque chose d’ancien
🪻 Une honte qui murmure : si on me quitte, c’est que je ne mérite pas
🪻 Parfois, une colère intense, non pas vraiment contre l’autre, mais contre la menace de revivre l’abandon
Du côté des comportements automatiques (souvent inconscients)
🪻 Chercher constamment la réassurance : tu m’aimes ? tu es sûr·e ?
🪻 Se plier, ne pas exprimer ses besoins, de peur que l’autre parte si l’on dérange
🪻 Contrôler les signes de présence de l’autre pour calmer l’anxiété
🪻 Rester dans des liens qui font souffrir, parce que la rupture paraît encore plus insupportable
🪻 Au contraire, fuir l’intimité dès qu’elle devient réelle, disparaître avant d’être quitté·e
🪻 Cette dynamique douloureuse que l’on appelle push-pull : attirer l’autre, puis le repousser quand il s’approche trop
Ces mécanismes ne sont pas des défauts de caractère. Ce sont des stratégies apprises par un système affectif qui a connu la rupture du soutien. Et si certains vous parlent, vous reconnaîtrez peut-être aussi pourquoi certaines blessures semblent se répéter en boucle dans vos relations. J’explore en profondeur ce phénomène de réactivation dans l’article Pourquoi mon traumatisme refait-il surface après tant d’années ?
Le regard IFS : quand la peur d'abandon devient un protecteur
Le modèle Internal Family Systems (IFS) de Richard Schwartz — que je vous présente en détail dans l’article IFS : à la découverte du Système Familial Intérieur et dans l’article sur les deux livres de référence de l’IFS — m’a offert un cadre qui ne juge pas.
Sa proposition de départ est simple et profondément libératrice : nous sommes multiples intérieurement. Nous avons des parts qui ont chacune un rôle. Et au centre, un Self : une présence calme, claire, compassionnelle, qui peut guider avec sagesse. Il n’y a pas de mauvaises parts. Chaque part cherche, à sa manière, à nous protéger.
Dans la blessure d'abandon, on retrouve souvent :
💜Une part exilée : une part jeune et vulnérable qui porte la peur d’être laissée seule, le sentiment d’indignité, parfois une honte profonde
💜Des managers : des parts qui gèrent le quotidien pour éviter que la douleur ne remonte — contrôle, perfectionnisme, sur-adaptation, je fais tout bien pour qu’on reste
💜Des pompiers : des parts réactives qui cherchent à éteindre l’incendie quand la douleur déborde — anesthésie, impulsivité, fuite soudaine
Cette oscillation entre l’accrochage et la fuite, que beaucoup de personnes portant une blessure d’abandon connaissent bien, s’éclaire à travers ce prisme : c’est un système interne qui tente, par tous les moyens à sa disposition, de ne plus revivre l’effondrement.
Des gestes doux pour commencer à se reconstruire
Je ne crois pas aux formules magiques ni aux injonctions au bonheur. La blessure d’abandon ne se dissout pas avec de bonnes intentions. Mais elle peut se transformer, peu à peu, grâce à une accumulation de micro-réparations : des gestes internes, des liens externes plus sûrs, et parfois un accompagnement thérapeutique pour revisiter ce qui n’a pas été soutenu.
Quand la peur d'abandon se déclenche : quelques ancres simples
💜Nommez la vague : « Une part de moi a peur d’être abandonnée. » Ce simple fait de nommer réduit souvent la confusion et le sentiment d’être submergé(e).
💜Revenez au corps : posez les pieds à plat au sol, sentez trois points d’appui, respirez lentement. Pas pour faire disparaître l’émotion, pour ne pas vous y noyer.
💜Différez si possible : quand l’émotion est brûlante, attendez 24 heures avant de prendre des décisions relationnelles importantes. Laissez d’abord le système nerveux se calmer.
Reconstruire un soutien sain, sans mendier, sans se couper
💜Identifiez deux ou trois personnes suffisamment fiables dans votre vie, pas parfaites, mais respectueuses.
💜Entraînez-vous à demander petit : « Est-ce que tu peux juste m’écouter dix minutes ? » C’est déjà un acte de courage.
💜Apprenez à recevoir. La blessure d’abandon rend parfois le soutien difficile à accepter : on n’y croit pas, on se sent honteux(se) de le mériter. Remarquez cela, avec douceur.
💜Remplacez la preuve impossible (aime-moi tout le temps, de façon parfaite) par une question plus réaliste : ce lien est-il globalement fiable et respectueux ?
Une phrase de Self à répéter, simplement
Je suis là. Je me tiens compagnie. Je vais chercher un soutien sain.
Ce n’est pas de la pensée positive. C’est un rappel que, même quand personne n’est disponible, vous n’êtes pas complètement seul(e), parce que vous êtes là pour vous-même.
Se reconstruire, pas « guérir »
Je préfère souvent ce mot à celui de guérison. Parce qu’il dit quelque chose de plus vrai : on ne revient pas à un état d’avant. On ne gomme pas. Mais on peut transformer le rapport à soi et au lien, pierre après pierre, avec le temps et du soutien.
Si vous traversez une période difficile, si des idées noires accompagnent votre détresse, si l’angoisse de séparation envahit votre quotidien au point de vous empêcher de vivre, il est important de ne pas rester seul(e). L’article Comment guérir d’un traumatisme de l’enfance à l’âge adulte vous offre des pistes concrètes. Et si vous vous posez la question de savoir si une reconstruction est vraiment possible, je vous invite à lire Revivre après un traumatisme : est-ce vraiment possible ?
Si vous ressentez le besoin d’une aide plus personnalisée, vous pouvez aussi me contacter pour prendre un rendez-vous.
Un mot pour terminer
Si vous avez lu jusqu’ici, peut-être que quelque chose a résonné. Peut-être avez-vous reconnu une façon de vous protéger qui vous a coûté beaucoup.
Je voudrais vous dire ceci : apprendre que le soutien peut disparaître est l’une des choses les plus douloureuses qu’un enfant puisse vivre. Et si vous avez construit autour de cette douleur des murs, des stratégies, des fuites ou des accrochages : c’est parce que vous étiez intelligent(e), et que vous faisiez de votre mieux.
Ces stratégies ne sont plus forcément utiles aujourd’hui. Mais elles méritent d’être accueillies avec gratitude, avant d’être doucement déposées.
Vous méritez un soutien qui reste. N’en doutez plus !
Avec toute ma bienveillance, 💜✨
Solweig Ely 🎀 💌
J’ai moi-même vécu un abandon du côté paternel étant petite. Cela a entraîné des crises d’angoisse à l’enfance et l’adolescence. Il m’a fallu attendre jusqu’à avoir moi-même des enfants pour que ce traumatisme soit digéré….