Il y a des instants de vie où l’on croit qu’un tournant décisif va tout changer. Pour moi, ce jour-là portait un nom : le procès. Je l’avais attendu comme une délivrance, fantasmé comme un remède à la honte. Cette lettre à moi-même, écrite entre la veille et le lendemain du procès, raconte le basculement de mes espoirs à mes prises de conscience. Car si briser le silence fut un acte fort, il ne fut pas l’issue magique que j’espérais.
Ce texte, inspiré par Mélanie de Focus Résilience, témoigne de la complexité du chemin de résilience : entre la force de parler et les blessures que la parole ne suffit pas à guérir. Que ces mots soient une main tendue à toutes celles et ceux qui, comme moi, ont cru qu’un jour tout s’effacerait et qui découvrent qu’on ne guérit pas en un jour, mais qu’on avance, pas à pas, vers soi.
Veille du procès, entre espoir et vulnérabilité
Ma très chère Solweig,
Demain s’ouvre le procès qui, je l’ai longtemps cru, doit rendre la parole plus forte que le silence. Je viens de traverser la France, les mains crispées sur le volant mais le cœur battant, harcelée par des émotions intensément entremêlées : la peur et l’espoir se confrontant dans une danse presque macabre. Car je le sais, durant ces trois jours d’audiences, je vais être à découvert.
Certes, c’était mon choix… Mais je l’ai déjà chèrement payé avec mes parents qui m’ont, une fois de plus, accusés de « salir la famille » en décidant de témoigner à visage découvert. Je me revois, quelque part entre l’angoisse et la détermination. J’ai passé des années à taire l’emprise et la honte qui ont emprisonné mon corps de fillette et mon esprit d’adulte. J’ai écrit Le Silence et la honte pour que les mots effacent la nuit. Demain, je veux que cette histoire fasse enfin changer la honte de camp.
Le déclic que j’attends de ce procès…
A cet instant, ma conviction est simple : briser le silence suffira. Toutes ces années à essayer d’avancer malgré le silence imposé me l’ont appris : rester silencieuse renforce la honte et la culpabilité. Parler est donc une étape nécessaire et libératrice. Je m’imagine qu’à la barre, face aux juges, dire enfin ce qu’il m’a fait lavera mon âme. Je fantasme l’apaisement immédiat : le poids s’en ira, le mental reprendra le dessus, la vie reprendra ses couleurs, et la honte disparaîtra du côté de l’agresseur.
Cette veille de procès, je crois aussi au pouvoir rédempteur de l’exposition publique. Je veux que le monde entende l’innommable et, qu’au travers de mon témoignage, il voie les visages des survivants. Qu’il comprenne la force de l’emprise sociale et religieuse qui ont permis que plus d’une soixantaine de jeunes âmes grandissent avec un traumatisme aussi lourd à porter. Dans mes pensées, mettre des mots c’est s’extraire définitivement de la honte. Je me dis que je passerai de “victime” à “victorieuse” en franchissant les portes du tribunal. Je crois, naïvement, que la justice institutionnelle me rendra ma justice intérieure.
Je fantasme un déclic spectaculaire : demain, la parole guérira et la honte mourra. Ce rêve me porte et me donne la force d’affronter la foule, les médias et l’institution judiciaire. Je serre les dents, j’écris cette lettre à la Solweig d’avant pour qu’elle sache combien j’ai espéré.
… me fait basculer dans un vide inattendu
Pourtant, ce jour tant attendu ne ressemble pas à ce que j’avais imaginé. Revivre l’agression en détails à la barre réactive la mémoire traumatique. J’apprendrais, bien plus tard, que le fait de témoigner peut amplifier la souffrance des victimes. Dès 2006, les chercheurs ont même constaté que les enfants qui ont dû témoigner plusieurs fois dans des affaires de violences sexuelles présentaient plus tard davantage de traumatismes et de troubles émotionnels. On est en 2012, et personne ne m’en a parlé : je ne suis pas préparée… Lors des trois jours de procès, mon corps se contracte, la peur remonte, mes mains tremblent. Le procès déclenche des flash-back ; je ressens de nouveau la sensation d’être enfermée et sans voix. La scène judiciaire fait ressurgir la fillette de neuf ans au milieu des regards lourds.
Plus étonnant encore, la parole seule ne suffit pas. Sur l’instant, dire les faits apporte une certaine forme de soulagement. Mais les nuits qui suivent les jours d’audience, je me sens vidée. Et ce vide se rempli des angoisses d’une petite fille de neuf ans, accrochée aux draps de son lit en attendant la fin du mal qu’elle subit.
La justice apaise, elle ne soigne pas
La justice a condamné ce pédocriminel : 5 ans pour 57 victimes reconnues… 5 ans pour mes 21 années de silence à porter le poids d’une honte qui ne devait pas être la mienne. Si la peine est démesurément clémente, le voir repartir les menottes aux poignets, alors que je l’ai croisé libre dans les couloirs du palais durant ces trois derniers jours, aurait dû, un tant soit peu, me soulager. Mais, le poids d’un tel traumatisme ne disparait pas au son du marteau de la justice.
Même après l’avoir vu partir entre deux policiers, ma mémoire demeure fragmentée, mon corps reste en hypervigilance. Je le découvre à cet instant : on peut ressentir de la détresse tout en étant résilient. La résilience est un continuum, et la souffrance coexiste avec la reconstruction.
J’éprouve une forme de désillusion : le procès ne suffit pas à réparer. La parole publique est une étape, pas une fin. Je découvre que ma justice intérieure demande d’autres soins, d’autres attentions, d’autres chemins de reconstruction…Certes, comme le dit Boris Cyrulnick « La résilience transforme la douleur en histoire partageable ». Mais, la résilience n’efface pas le traumatisme. Elle permet juste de continuer à vivre même si la douleur subsiste
Cette prise de conscience constitue mon vrai déclic : j’abandonne l’illusion de la guérison spectaculaire. J’accepte que la parole est un acte fort mais qu’elle ne suffit pas à guérir. J’apprends qu’il est possible d’être courageuse et encore blessée. Qu’on peut être résiliente tout en ayant encore des symptômes de stress post-traumatique dus à des blessures profondes que le procès n’a pas suffi à soigner.
Ma lettre, au lendemain du procès
Ma chère Solweig de demain,
Je t’écris le lendemain de ce procès que tu attendais comme une délivrance. Je veux te rassurer et te dire ce que j’aurais aimé savoir avant d’entrer dans cette salle d’audience. La justice institutionnelle a condamné ton agresseur ; c’est important. Mais ne confonds pas justice et guérison. La nuit qui a suivi l’audience a été marquée par un grand vide. Tu as compris que briser le silence n’était qu’un début. La honte n’a pas miraculeusement disparu. Le corps et le mental ont réactivé l’emprise et l’enfant en toi a revécu les gestes. La parole publique est une étape, pas une clé magique.
Ce déclic n’est pas la fin du chemin, même si cela te parait peu évident à cet instant. C’est le moment où tu vas apprendre à cesser de te juger toi-même. Où tu vas découvrir qu’il est possible de te parler avec douceur. Car, la résilience n’est pas monolithique : elle varie selon les personnes, les contextes et les cultures. Et ton histoire ne s’arrête pas à cette blessure : aussi profonde soit-elle. La résilience c’est comprendre qu’on peut avancer tout en se sentant vulnérable. La résilience signifie s’adapter, pas oublier.
Je veux que tu saches qu’il n’y a pas d’échec à avoir encore mal. Au contraire, c’est la preuve que ton corps et ton esprit cherchent à se réparer. Voici trois repères que j’aurais voulu partager avec toi :
1. Un “oui” à l’aide
Tu pensais devoir te battre seule. Pourtant, la résilience ne signifie pas supporter la douleur sans soutien. Boris Cyrulnick le dit si bien : « Il n’y a pas de résilience sans amour. On ne se relève jamais seul ». Apprends à demander de l’aide plutôt que de faire « comme si » tout allait bien. Dire “je ne vais pas bien” est une force. Sur mon blog Chemins de vies, j’encourage chaque lecteur à devenir acteur de sa reconstruction grâce à un accompagnement bienveillant. Parce que c’est une aide qui t’a manquée durant bien trop longtemps…
2. Un “non” au spectacle
Tu croyais que l’espace public allait effacer la honte. Mais le tribunal est un lieu de justice, pas de guérison. Tu le sais désormais : lorsqu’on n’est pas préparé intérieurement, témoigner peut amplifier la souffrance. Notamment lorsque les victimes doivent revivre plusieurs fois les mêmes actes ignobles. Le procès a sa raison d’être : il punit l’agresseur et reconnaît les faits. Mais il peut devenir un « spectacle » qui réactive la douleur de manière encore plus profonde. Protège-toi : choisis les moments et les personnes avec qui partager ton histoire. La résilience n’a pas besoin de projecteurs ; elle grandit souvent dans le silence des rendez-vous thérapeutiques, dans l’intimité d’un carnet ou dans un groupe bienveillant.
3. Un “peut-être” au temps
Le temps ne guérit pas tout, mais il permet d’apprivoiser la douleur. On peut éprouver des symptômes et être résiliente en même temps. La progression n’est pas linéaire : certains jours, tu te sentiras forte ; d’autres, tu seras submergée. Souviens‑toi que la résilience est un continuum qui évolue. Laisse-toi le temps de comprendre, d’exprimer et de transformer ta douleur. Prends soin de toi, connecte-toi à ce qui te donne du sens et de la joie. La méditation, l’écriture, la musique et la marche dans les campagnes du Gers sont devenues mes alliées.
La résilience comme une main tendue
Aujourd’hui, je ne vois plus la résilience comme une performance mais comme un chemin pavé de petites décisions. Je cesse de me juger à l’aune du procès ; je me parle avec bienveillance et autocompassion ; je reconnais que ma justice intérieure demande du temps et du soin. Je veux être un exemple pour mes enfants et pour ceux qui me lisent : la honte change de camp quand je cesse de me parler comme un juge intérieur.
Ce témoignage s’inscrit dans le cadre du Carnaval d’Articles “Mon déclic – lettre à moi-même avant/après” organisé par Focus Résilience. Sur ce site, j’apprécie tout particulièrement l’article “3 actions pour devenir plus résilient” qui propose des gestes concrets pour se relever. Ses articles éclairent le concept de résilience en montrant qu’il s’agit d’une force intérieure accessible à tous. Je vous invite à les découvrir.
Pour ma part, en partageant mon propre déclic, ce moment où j’ai compris que la honte ne change pas de camp sur la scène judiciaire mais lorsqu’on cesse de se juger soi-même, j’espère offrir un repère aux personnes qui, comme moi, cherchent la voie de la résilience sur leurs chemins de vie.
Avec douceur et courage, 💜✨
Solweig